Transmédia

KnoR, un refuge numérique contre le repli

L’artiste lausanno-zurichois, attendu à Antigel, livre un récit entre musique, vidéo et réalité virtuelle, reliant un passé enchanté et la nécessité de s’éveiller

Territoires enchantés d’une jeunesse helvétique: hautes herbes, forêt de conifères, tunnel creusé dans la roche brute et traversé au pas de course par des élans adolescents, prairie en pente où se love un triangle sentimental dont la réussite semble reposer sur l’immobilité. Nostalgie? Minute. Dans la nouvelle vidéo de KnoR, ces lieux semblent communiquer, par une narration en boucle, avec un espace plus inquiétant, enfoui dans les entrailles d’une montagne sécurisée à la manière d’un réduit alpin, gardé par une porte d’allure militaire. Un homme entre deux âges, creusé et mal en point, exhorte à emprunter – ou à ne pas emprunter – l’accès du souterrain. L’émerveillement des racines entretient un lien obscur avec l’enfermement.

«Don’t go», «N’y va pas», souffle KnoR dans ce morceau de pop numérique parfaitement entêtant, dont la douceur veinée d’étrangeté convoque le son d’un cor de brume entendu en rêve et des cloches de troupeau sublimées en tintement électronique. Que faire? S’engouffrer dans le soubassement sombre de la nation? Demeurer dans les hautes herbes, auprès des enfants qui cajolent une sauterelle? Rester dans la boucle qui aiguille la nostalgie vers le repli? Bifurquer ailleurs?

Cosmique et politique

À celles et ceux qui choisiraient cette dernière option, KnoR offre un «refuge numérique»: on télécharge une application pour téléphone mobile, on encastre l’appareil dans un masque de réalité virtuelle, on place son nez dans la visionneuse et on bouge sa tête. On découvre un espace virtuel mouvant, évoquant le voyage vers Jupiter du film 2001, l’Odyssée de l’espace, un jeu de lumières sur une piste de danse aux dimensions cosmiques, ou les neurones qui s’allument à l’intérieur de son propre esprit.

Un EP rassemblant trois morceaux, une vidéo, une «expérience générative en réalité virtuelle»: les trois pièces forment ensemble un «récit transmédia». Sur ce territoire encore très peu peuplé, KnoR (Georg Bleikolm au civil, trentenaire Lausannois transplanté à Zürich, avec un background polymorphe dans les cultures numériques) et ses coéquipiers (le plasticien Mativa, le vidéaste Xaver Xylophon) installent un avant-poste esthétiquement et technologiquement très abouti. À partir de là, l’artiste entend lancer un appel aux consciences. Une fois sorti de son «refuge digital», dans lequel on se déconnecte et on se ressource, il y a du boulot.

Déconstruire la nostalgie

«C’est un appel à briser la boucle et à repenser les choses de fond en comble», explique Georg Bleikolm. La boucle? «J’ai l’impression qu’on est en train de revivre quelque chose que nous avons déjà vécu. Par exemple une concentration du capital comme on n’en voyait plus depuis 1915. Les gens de ma génération ont grandi en s’entendant dire: il faut continuer à voir les choses de la même façon, travailler, et tout ira bien. Ce n’est pas ce qui est en train de se passer.» On peut se laisser aller aux envoûtements du passé, mais à condition de savoir s’éveiller du rêve – comme l’aurait dit Walter Benjamin…

«Il s’agit de retranscrire la nostalgie liée au concept de Heimat (patrie) et à son propre passé idéalisé, mais aussi de déconstruire toute vision nostalgique de la patrie», reprend KnoR. Enjeux: «J’ai l’impression qu’une bonne partie des problèmes qu’on est en train de vivre sont liés aux concepts d’Etat-nation et de frontière, qu’on admet comme allant de soi, alors qu’il faudrait, au contraire, les remettre en question. Quand les politiciens ont usé de tous les ressorts pour gagner de l’électorat, quand plus rien ne fonctionne et qu’on a épuisé les arguments selon lesquels l’économie pourrait se rétablir, c’est toujours le nationalisme qui resurgit.» Alors «Don’t go»: n’allons pas par là-bas.


KnoR, «Don’t Go»: EP (en téléchargement sur Bandcamp, iTunes, GooglePlay), vidéo et application de réalité virtuelle (en téléchargement sur iTunes). Sur le Web: dontgo.ch, www.knor.li

En concert au festival Antigel, lundi 1 février 2016 à 21h15 aux Bains de Cressy, 99 Route de Loëx 99, Confignon

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