Analyse

Le style Obama passé à la moulinette informatique

Jacques Savoy, professeur à l’université de Neuchâtel, a passé au crible de l’informatique le discours de l’Union de Barack Obama. Le «nous» inclusif y prédomine

Conformément à la constitution, le président Obama a prononcé devant le Congrès son dernier discours sur l’Etat de l’Union. Cette allocution a pour objectif d’informer le Congrès sur la situation du pays et du monde ainsi que de proposer un agenda politique pour l’année législative. Depuis la présidence de Franklin D. Roosevelt, l’oralité est devenue la norme. Ce choix s’explique par la volonté du président de s’adresser non seulement au corps législatif mais plus directement au peuple américain. Cet exercice revêt une grande importance dans la politique américaine car, comme le souligne le politologue américain J. Caesar, «Governing is speaking.» Le chef de l’exécutif doit motiver, expliquer et convaincre afin d’atteindre ses objectifs. A l’aide de nos outils informatiques, nous avons analysé ce dernier discours sur l’Etat de l’Union en le comparant aux autres allocutions d’Obama ou de ses prédécesseurs à la Maison Blanche.

Ce discours marquant le début de l’année législative possède cette année une longueur plus réduite (6 382 mots) que la moyenne de ses sept autres interventions (7 952 mots). Président en fin de mandat et face à un Congrès à majorité républicaine, la marge de manœuvre du président s’avère étroite. Ce contexte explique également le nombre plus restreint de propositions législatives ou de demandes de crédit (pour un total de 15 comme, par exemple, la fermeture de Guantanamo Bay, le lancement d’un programme national contre le cancer ou la baisse des frais de scolarité).

Faire le bilan

Dans le lexique spécifique à ce dernier discours, on rencontre le mot «years» ou les expressions «past n years» (n = seven, forty,…). Le président présente son bilan à la tête de l’exécutif en exposant ses réussites et, en première place, celles dans le secteur économique. Dans cette perspective, nos outils signalent le mot «jobs» (emplois, places de travail) comme significatif de cette dernière allocution. Liés à cette thématique, les mots «workers» et «families» apparaissent aussi de manière caractéristique. Le président répète sa demande d’augmenter le salaire minimum, de garantir un salaire égal à travail égal et de soutenir les familles de la classe moyenne.

Comme second aspect spécifique à ce dernier discours, on peut relever les termes «ISIL» (Daech) et «countries» (pays) reflétant l’importance de la politique étrangère pour la présidence. B. Obama demande un appui complémentaire au Congrès pour utiliser la force contre l’Etat islamique. Le mot «countries» reflète l’intention de la Maison Blanche de privilégier une voie multilatérale pour résoudre les problèmes internationaux (comme Daech, l’épidémie d’Ebola ou la lutte contre le réchauffement climatique).

Accentuer le changement

Enfin, le mot «changes» apparaît sur-employé dans cette allocution. Reflétant une vision d’un monde économique en profonde mutation (mondialisation, nouvelle économie, mobilité accrue des travailleurs) ou la question climatique, ce terme revient aussi pour proposer des changements dans le système politique. Dans ce dernier cas, le président souhaite faciliter l’accès et l’exercice du vote. Il demande également que l’on freine les redécoupages électoraux et que l’on réduise l’importance de l’argent dans les élections et la vie politique.

Nos outils informatiques nous permettent également d’extraire la phrase jugée la plus significative de ce discours et qui est la suivante: «Voices that help us see ourselves not first and foremost as black or white or Asian or Latino, not as gay or straight, immigrant or native born; not as Democrats or Republicans, but as Americans first, bound by a common creed.» Le président tient à réaffirmer les valeurs fondamentales du pays face à des promesses électorales heurtant de nombreux citoyens.

L’optimisme

Cet exemple illustre également les tendances profondes différenciant les présidents contemporains de leurs prédécesseurs du XIXe ou de la première moitié du XXe siècle. Au niveau de la rhétorique, Barack Obama s’appuie sur les valeurs profondes de l’Amérique, souligne la force et la vigueur des Etats-Unis en rappelant parfois les exploits du passé. L’optimisme domine la tonalité du discours; le futur est clair et brillant. Le président a confiance et le ton se veut assertif où le doute n’a pas sa place. Afin de faciliter la compréhension par un large public, le discours ne présente pas de raisonnement complexe ou le recours à des mots ou expressions recherchées.

Le «nous»

La modalité des allocutions des derniers présidents reste aussi tournée vers le dialogue avec un recours abondant aux pronoms «we» ou «I». Sous la présidence actuelle, la fréquence du «we» («us» ou «our») atteint même celle du «the» (terme reconnu comme la marque de fabrique de la langue anglaise). Contrairement aux discours des présidences Bush ou celle de Reagan, le style Obama s’avère moins poétique et les références à Dieu demeurent plus limitées.

Enfin, comme ses prédécesseurs récents, la rhétorique sait faire place au story-telling, procédé stylistique dans laquelle un nombre n’est plus donné tel quel (comme le nombre d’emplois créés) mais fait l’objet d’un bref récit.

Publicité