Foire

Artgenève fête ses cinq ans

Entre une piscine, un musée en carton et un serpent géant de cour de récréation, 80 galeries de Suisse et d’ailleurs présentent le meilleur d’elles-mêmes jusqu’à dimanche

Artgenève a cinq ans, et déjà c’est un rendez-vous que, en ce mercredi de vernissage, professionnels et collectionneurs arpentent en reprenant les marques des années précédentes. L’ambiance est VIP mais pas trop. On cherche l’œuvre monumentale de l’édition, on tourne dans le vaste carré central pour voir ce que les galeries ont choisi de mettre en avant cette année. Elles sont 80, défendant essentiellement l’art contemporain, avec quelques traces d’art moderne et de design actuel. Une vingtaine d’entre elles propose un Solo Show, un espace consacré à un seul artiste, ce qui contribue à faire du rendez-vous autre chose qu’un foisonnement constant d’œuvres hétéroclites. Tout comme la présence d’allées plus institutionnelles, où musées, centres d’art et écoles essaient de se présenter sous leur meilleur jour. Bref, artgenève, c’est une foire, mais le marché n’y est pas souverain. Etapes choisies.

Le Pool Bar est sans doute un des premiers espaces qui attire le regard en arrivant. Il évoque ces piscines au bord desquelles l’on sirote des cocktails colorés – sauf qu’ici une bière italienne est partenaire – et qui affiche leur distinction par la présence d’une ou deux œuvres d’art. Ici, l’eau n’est pas turquoise mais gris béton, ce qui convient mieux au teint des sculptures, une quinzaine négociée par le commissaire, Samuel Gross, avec les galeries. Un peu mouillé, le baiser de Rodin n’en est que plus intense.

Tout près, l’espace des éditeurs est aussi un endroit où flâner. On y feuillette des livres pensés avec justesse pour parler d’art, dans l’odeur encrée des impressions sur tee-shirts que Mr Merlu et Nicolas Wagnières réalisent sur place. Plus loin, le dessin mural géant de Sol LeWitt, vastes découpages de gris, invite à la méditation.

Savoir se laisser séduire

Mais plongeons parmi les galeries. Mercredi, le Prix Solo Show artgenève-F.P. Journe a été décerné à l’exposition d’Eberhard Havekost proposé par la galerie berlinoise Gebr. Lehmann. Le peintre allemand puise toujours dans des images pré-existantes et les prive de toute substance symbolique. Elles sont à la fois colorées et édulcorées. Parmi les autres Solo-show, on ira voir les œuvres d’Omar Ba à Art Bärtschi & Cie. Dans ses installations picturales à l’esthétique très particulière, ce Sénégalais installé à Genève accumule les symboles pour mieux bousculer nos lectures. Surtout, on ne manquera pas les papiers découpés d’Ulla von Brandenburg à la galerie genevoise Mezzanin. Inspiration carnavalesque, jeu sur le négatif et le positif, nous voilà emmenés dans la ronde. Plus géométrique, la série de lithographies d’Olivier Mosset à l’Atelier Raynald Métraux réjouit aussi.

Mais il n’y a pas que les Solo Shows. Il faut aussi se laisser capter, selon ses intérêts, par une œuvre ou l’autre. Pas besoin d’avoir l’âme d’une Pénélope pour être captivée par deux œuvres où le fil tient son rôle. Chez Lange + Pult (Zürich et Auvernier), une page de dictionnaire, à la lettre x comme Xénophobie – le mot donne son nom à l’œuvre – est brodée à la main sur une toile de deux mètres de haut par Donato Amstutz. La Gagosian Gallery montre, elle, plusieurs œuvres de Tatiana Trouvé montrées l’an dernier à New York et inspirées par Central Park et son histoire. Sur des cartes des lieux en toile brute, les chemins sont cousus à la main.

Du côté du secteur non marchand, les Fonds d’art contemporain genevois ouvrent la marche. Au Fonds cantonal, la chorégraphe Lucinda Childs, invitée par la Head à visiter artgenève, s’est enthousiasmée pour les sculptures de Nicolas Momein. L’artiste stéphanois a collaboré avec des vaches. Il a laissé leurs langues gourmandes atteindre seulement certaines parties de blocs de sel. Parmi ses acquisitions récentes, le Fonds présente aussi le mobilier du Belge Westley Meuris, conçu pour une société longtemps secrète, la FEAK (Foundation for Exhibiting Art and Knowledge). En art, même les meubles à tiroirs peuvent être des fictions.

Retrouver son âme d’enfant

La Kunsthalle de Zürich a choisi le mode ludique pour sa présentation genevoise. Sur son stand, un seul objet, pour enfants de 5 à 12 ans. Le Lozziwurm a été conçu par l’artiste suisse Ivan Pestalozzi en 1972 pour une construction zurichoise, montré ArtBasel l’année suivante. Le directeur de la Kunsthalle, Daniel Bauman, l’a aussi montré à Pittsburgh, pour l’exposition quinquennale du Carnegie Hall International en 2013. Il sera dans un mois l’un des éléments d’une grande manifestation proposée par la Kunsthalle autour des espaces de jeux et de leurs créateurs.

Mais le stand le plus ludique d’artgenève 2016 est sans conteste celui du Pôle muséal lausannois. Plutôt qu’une présentation institutionnelle du projet, dont les premiers coups de pioche ont été donnés cette semaine, l’on découvre un «musée en carton» conçu par Augustin Rebetez. De l’extérieur, l’endroit tient du château fort ou du train fantôme. À l’intérieur, tout est drôle à souhait, l’artiste jurassien imaginant de manière totalement décalée les espaces des musées réunis. Il jongle avec les artistes, leurs noms, leurs œuvres. Une mini-fontaine de Tinguely, un Roger Federer multiplié par Andy Warhol, des photos des Becher très épurées ou encore une brique de lait signée Vermeer. On espère que cette maquette géante sera encore montrée ailleurs, une fois qu’artgenève aura fermé ses portes dimanche soir.

Ce qui restera un peu plus longtemps en tout cas ce sont les sculptures présentées par artgenève sur les quais et au centre-ville. On ira ainsi voir Tommy, de Tony Cragg, un bronze de 3,6 mètres de haut, aux formes fascinantes, dessinées selon des modèles géométriques naturels. De ces formes nuageuses, aériennes, sorte de Victoire de Samothrace virant à l’abstraction, on ne se lasse pas.

Artgenève, Palexpo, 12h-20h, jusqu'au dimanche 31 janvier. Artgenève, sculptures en ville, jusu’au 27 mars. www.artgeneve.ch


Un salon au soleil

Artgenève est un succès. Le label s’exporte désormais. À la fin du mois d’avril, Thomas Hug le directeur d’artgenève inaugurera la première édition d’artmonte-carlo. Car oui, on ne dit pas artmonaco. «Là-bas, ils ont eu une mauvaise expérience avec une foire qui portait ce nom», explique de ce nouveau salon. Pas plus qu’on ne doit dire artgenève monte-carlo, comme ArtBasel le fait avec Miami. «C’est une logique que nous ne voulons pas appliquer. En ce sens, notre but n’est pas que les gens trouvent les mêmes principes partout.» Mais pourquoi l’équipe d’artgenève s’accroche-t-elle au rocher monégasque? «Certains de nos exposants et acheteurs du salon nous ont fait remarquer qu’il n’y avait aucune manifestation de ce type sur la côte d’Azur. Et qu’entre Avignon, Nice et Monte-Carlo, se trouve un public intéressé par l’art moderne et contemporain. On a ensuite monté un projet sur le même modèle d’artgenève qui encourage l’ancrage régional. Le principe a plu.» Le Grimaldi Forum n’étant pas exactement Palexpo, le salon ouvrira avec une voilure réduite. «30-40 exposants qu’accompagneront une quinzaine d’accrochages de lieux d’art invités comme le Musée de Monaco, la Villa Arson de Nice, la Fondation Lambert d’Avignon, le Consortium de Dijon et d’autres espaces d’exposition indépendants.»

Emmanuel Grandjean

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