Prodige

«Dance», ou l'extase selon Lucinda Childs

La grande chorégraphe américaine ressuscite à Genève une pièce magistrale, fruit d'une collaboration avec le compositeur Philip Glass et le plasticien Sol LeWitt. Un air d'euphorie court dans les travées du Bâtiment des forces motrices, ce mercredi encore

Dance à la folie. Il y a des spectacles qui font du bien, qui allègent et fluidifient. A l’affiche du festival Antigel et de l’Association pour la danse contemporaine, la pièce de la chorégraphe américaine Lucinda Childs produit ces jours cet effet. Au Bâtiment des forces motrices, elle agit sur vous comme une turbine, électrise la rêverie qui escorte tout spectacle, vous dresse sur votre fauteuil, vous aspire dans son mouvement. Onze interprètes blancs comme la crête, implacables comme l’aiguille d’une horloge fantasque, passent et repassent sur scène, géomètres malgré eux d’un dessein fantastique, celui du compositeur Philip Glass et du plasticien Sol LeWitt. Car en ce jour de 1979 où Dance s’invente, Lucinda Childs ne conçoit pas seulement une mécanique, elle fédère deux grands artistes new yorkais, à l’œuvre avec elle.

Mais parlons fleuve d’abord. Celui de Philip Glass, maître de son débit électronique, est inexorable. Là-dessus, en préambule, deux silhouettes géantes figées dans les neiges du souvenir. L’image, comme toutes celles qui suivent, est signée Sol LeWitt, cette altesse du minimalisme qui chasse l’accessoire et chérit la ligne. Mais surgissent sur le plateau deux silhouettes, face tournée vers vous. Elles filent, plexus offert, s’éclipsent, bientôt remplacées par deux autres et ainsi de suite. Voyez leur jeu de jambes, ce tricot maniaque, les bras, merveilleux, qui célèbrent en vagues leur liberté, les bustes de petits soldats, sanglés dans une camisole blanche. Répétition et variation, tout est là: le dessin est simple, puis de plus en plus tourneboulé.

«Je voudrais que les danseurs soient le décor de ce spectacle.» C’est ce que Lucinda Childs demande à Sol LeWitt en 1979. Il a cette idée alors, filmer les danseurs au studio. Puis cette autre, géniale: il imagine un montage qui fait de son film tantôt le filtre, tantôt la doublure – au sens textile du terme – de la course des comètes sur scène. Tout le jeu – parce qu’il s’agit bien d’un jeu, mathématique et sensoriel – consiste à planifier l’interférence, cet entrelacs entre deux qualités de présence, deux plans, deux temps. Vivre Dance revient dès lors à perdre pied. Ces moments par exemple où Lucinda Childs en personne, jeune encore, glisse vers vous à l’image. Visage farouche et comme absent, elle chaloupe en souveraine sur une scène-damier et vous absorbe.

La singularité de Lucinda Childs est peut-être là: s’affirmer classique jusqu’à l’abstraction. Elle use d’une rhétorique éprouvée – port de tête glacé, rotations d’automate, pas de bourrée comme à l’opéra- mais la raffine à l’extrême, la détourne, s’en amuse en demoiselle bien née qui connaît les codes et se les approprie avec un sourire désarmant. Tenez, ces danseurs d’autrefois – des projections – ils portent des baskets. Tenez encore ces fantassins d’aujourd’hui, leurs corps ne sont pas taillés dans le même roseau, certains sont des oiseaux, d’autres des matous aux pattes bourrues. Le plaisir de Dance est aussi celui du disparate: l’harmonie est trafiquée.

De Dance, on dira que c’est le prodige d’une époque, la fin des seventies new-yorkaises, que c’est aussi l’extase d’une génération d’artistes qui a fait du minimalisme son terrain de jeu. A l’heure des révérences, Lucinda Childs, 75 ans, élégante comme pour un brunch chez Barack Obama, cheveu d’argent, salue au milieu des siens. En un flash, vous revoyez l’autre Lucinda, celle qui hante la pièce. Dance est à sa façon magistrale une photo d’identité, quelque chose brûle qui vous échappe.

Dance, Genève, Bâtiment des forces motrices, me à 20h30; www.adc-geneve.ch

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