La vie des livres

Au pays des booktubeuses

Sur sa chaîne YouTube, la Fribourgeoise Margaud Liseuse est suivie par 29 000 lectrices

«Au début, c'est un peu bizarre de parler toute seule devant la caméra mais on s'habitue». Margaud Quartenoud a 25 ans, elle est Fribourgeoise et libraire à la Fnac. Cela, c'est pour la vie normale. Sur YouTube, elle s'appelle Margaud Liseuse et depuis 2011, elle partage ses goûts de lectrice dans des vidéos suivies par près de 29 000 personnes. Bienvenue dans le monde jeune, joyeux et massivement féminin des book-tubeuses. Lectrices passionnées, qui ont entre 15 et 25 ans, elles dévorent la littérature dite pour adolescents et jeunes adultes. Le 30 janvier dernier, sur l'invitation de Bibliomédia à Lausanne, grand centre de promotion de la lecture au niveau suisse, Margaud donnait un atelier à une dizaine d'aspirantes book-tubeuses venues de toute la Suisse romande pour l'occasion. «Surtout, ne vous laissez pas impressionner par le côté technique. J'ai commencé avec un vieil appareil photo numérique… Pas besoin d'investir des grosses sommes. On n'est pas à la télé, on est sur Internet», glisse Margaud devant son auditoire attentif.

Chambre ou salon

Avec Fairy Neverland, Les lectures de Nine ou encore Bulledop, Margaud compte aujourd'hui parmi les book-tubeuses les plus populaires de la communauté francophone. La Fribourgeoise en a vraiment pris conscience en décembre dernier, au Salon du livre jeunesse à Montreuil près de Paris. Venue comme simple visiteuse, elle s'est retrouvée entourée par ses fans au point de bloquer la circulation dans les travées pendant une bonne heure. La tendance est née aux Etats-Unis sur le modèle des chaînes Youtube beauté où des adolescentes montrent face caméra comment se maquiller pour telle ou telle occasion. Si les objets beauté (fond de teint, rouge à lèvres, etc.) sont au coeur de ces séquences, chez les book-tubeuses, l'objet-livre est roi. Pas de liseuse ou de e-book: Margaud et ses amies lectrices se filment devant leurs bibliothèques qui tapissent les murs de leur chambre ou de leur salon; les couvertures des livres sont capitales et appréciées ou... pas.

Dès la fin des années 1990 avec la vague Harry Potter qui a de façon spectaculaire gommer la frontière entre littérature jeunesse et littérature adulte, les éditeurs ont misé sur ce nouveau segment baptisé «ados et jeunes adultes». D'après le Syndicat national de l'édition en France, grâce aux ventes du secteur, la littérature jeunesse représentait en 2014 jusqu'à 13,4 % du chiffre d'affaires global. Les jeunes lisent, il faudra bien se le mettre dans la tête et ils aiment avant tout les bonnes vieilles recettes de la littérature populaire: suspens, saga, anticipation, dystopie, aventure historique. Merci Jules Verne, merci Alexandre Dumas! Et comme ces recettes sont les mêmes que celles du cinéma populaire, Hollywood a tout de suite levé la main pour les adapter à tour de bras, de Hunger Games en 2012 à La 5e Vague ces jours-ci.

Littérature populaire méprisée 

Parmi les éditeurs francophones, Glenn Tavennec est l'un des plus actifs du secteur. Après plusieurs années à Pockett Jeunesse, il a choisit de lancer une collection pour ados, «R», chez un éditeur pour adulte, Robert Laffont : «En France, la littérature populaire est considérée au mieux avec condescendance, au pire avec mépris. J'avais envie de rompre avec cette attitude. La presse traditionnelle ne prend pas en compte le lectorat adolescents et jeunes adultes. Du coup, ces lecteurs ont créé leurs propres réseaux d'information. On assiste aujourd'hui à un grand retour vers la littérature populaire, c'est-à-dire vers une littérature qui se dévore.» Les éditeurs ont vite compris que les book-tubeuses étaient des relais avec lesquels il fallait compter : «Télérama s'adresse aux parents. Les book-tubeuses touchent directement nos lecteurs. Quand elles aiment, c'est porteur mais quand elles n'aiment pas, c'est sans appel !» 

Histoires de vampires 

Robert Laffont, comme la plupart des éditeurs jeunesse, envoie donc des livres en service de presse aux book-tubeuses les plus suivies. Quel est l'impact de leurs critiques sur les ventes de livres ? Pour Anne-Céline Drach, responsable communication chez Albin Michel Jeunesse, il reste encore infime: «On suit le phénomène depuis un peu moins d'un an et on envoie des livres à une petite dizaine de book-tubeuses. Ce n'est pas très concluant pour le moment. Les libraires ne sentent aucun impact. Peut-être aussi parce que cette tranche d'âge préfère les sites de ventes aux librairies… Et puis les book-tubeuses restent très mainstream, elles soutiennent toutes un peu les mêmes livres, les mêmes histoires de vampires, les mêmes Fifty Shades of Grey ».

Pour Glenn Tavennec, aucune book-tubeuse francophone n'a encore atteint un public suffisant pour avoir un impact sur les ventes: « On est loin des book-tubeuses américaines par exemple avec plusieurs centaines de milliers de personnes qui les suivent. Aux Etats-Unis, elles se sont professionnalisées comme c'est le cas en France pour les Youtubers beauté ou jeux vidéos. Un placement de produit de beauté dans une vidéo Youtube peut se monnayer 5000 euros». Pour le moment, de ce côté-ci de l'Atlantique, le book-tubing reste un hobby. Youtube propose bien une rétribution à partir d'une certaine audience en accolant des publicités à la vidéo mais cela ne dépasse pas la centaine de francs par mois.

Passion de libraire 

A Bibliomédia à Lausanne, Margaud Liseuse est très claire devant son auditoire de futures book-tubeuses : «Je trouve normal d'être rétribuée par Youtube pour ma création vidéo. Mais je refuserai d'être rétribuée par un éditeur. Par souci éthique, je tiens à mon indépendance. C'est la position majoritaire dans la communauté francophone .» Margaud aime aussi passionnément son métier de libraire. Par conviction, elle refuse donc sur sa chaîne You tube, de renvoyer au site Amazon pour la vente des livres dont elle parle (un renvoi qui serait rétribué bien sûr par le géant américain). «J'invite toujours les internautes à se rendre dans la librairie la plus proche de chez eux. »

Autre spécificité de Margaud: elle n'en fait qu'à sa tête. Joël Dicker ? « Pas eu envie de lire ses livres. Ca viendra peut-être... » Les parutions récentes? « Seulement si ça me tente. J'aime bien aller chiner chez Emmaüs, trouver des vieilles perles.» Les livres des éditeurs suisses? « Bof… Je n'ai pas l'impression qu'ils font un effort pour être attrayant » Plus on est soi-même, meilleure on est, telle est la devise de Margaud. « Et garder la passion de la lecture au coeur de tout. L'essentiel, c'est toujours de donner envie de lire». 

Scène pour jeunes adultes

Céline Cerny, de Bibliomédia à Lausanne, l'a bien compris : «Les jeunes de 15 à 25 ans forment le public le plus difficile à garder pour les bibliothèques alors qu'ils sont de grands lecteurs. Inviter Margaud, c'est permettre aux bibliothèques de se mettre à la culture du web et de s'en inspirer. Elles pourraient par exemple mettre en avant les livres que Margaud sélectionne sur sa chaîne.» Même son de cloche au Salon du livre jeunesse de Montreuil qui a lancé Booktube Power, un outil de médiation pour les enseignants et leurs élèves: «Tout ce qui amène les jeunes à lire est bon à prendre. Le booktubing, c'est la prescription de livres pour les jeunes par les jeunes. Difficile de faire plus efficace!», explique un membre de l'équipe. Et le Salon du livre et de la presse de Genève, dont la 30e édition s'ouvrira le 27 avril, n'est pas en reste puisque Margaud Liseuse aura la mission d'animer à Palexpo une nouvelle scène dévolue aux livres pour adolescents et jeunes adultes. Gageons qu'il y aura du monde...

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