Spectacle

Attention, humanité fragile

Au Théâtre des Marionnettes de Genève, la compagnie belge Gare centrale pose un regard aiguisé sur nos fêlures. Drôle et bouleversant

Quel condensé d’humanité! Sur la scène du Théâtre des Marionnettes de Genève se joue une partition nourrie d’un matériau qui donne lieu à mille tourments. Les images fortes qu’offre la compagnie belge Gare centrale secouent souvent, tant elles donnent corps à des émotions enfouies, des non-dits. La solitude, la peur du rejet, le besoin de communion. Cette fragilité est le propre du vivant, nous dit ce spectacle qui jette sur elle une lumière parfois crue. Comme pour mieux donner à voir ce qu’on aurait tendance à occulter.

Les tableaux mis en scène par Agnès Limbos – une des grandes signatures de cet art délicat du théâtre d’objets – se déploient avec une maîtrise remarquable. Manipulées à vue ou dans l’ombre, figurines, marionnettes, ou encore peluches ont une force d’évocation inversement proportionnelle à leur taille. Les deux comédiens manipulateurs (Cyril Briand et Bernard Boudru) rendent sensible l’impalpable à travers trois histoires dont le fil rouge est, on l’aura compris, la fragilité.

L’amour et la guerre

Le premier protagoniste est un garçon figuré sous les traits d’une marionnette, terré dans le meuble d’un salon. Soudain, une figurine surgie comme par magie enclenche un tourne-disque. Suivent deux gros insectes rampant sur le mur et qui entament un pas de deux. Puis des voitures télécommandées, une scène d’accident… La magie, ici, opère grâce aux aimants accolés à chaque objet et qui permettent aux manipulateurs d’œuvrer dans le noir. Ce monde où tout s’anime, c’est le rêve de ce garçon reclus. Sa représentation est à la hauteur du jeune public. Elle offre deux images poignantes: un petit soldat qui explose (littéralement) tel un fusible devant un tank, suivie de celle, illustre, d’un bonhomme armé de son seul drapeau blanc face à la machine de guerre.

De guerre, il est aussi question dans le second tableau, mais dans l’intimité d’un couple. Pourtant leur amour était gonflé à bloc, comme ces ballons ornant les voitures qui escortent les tourtereaux à la noce. Les comédiens gloussent, puis leurs regards s’assombrissent. Les éclats de voix ont remplacé les mots doux. Un petit ventilateur posé en bord de scène est enclenché, feuilles et flocons virevoltent: comment mieux signifier que le drame n’a que trop duré! Stupeur dans les travées. Mais déjà deux chats roucoulent sur le toit du foyer où l’amour s’est éteint…

Dernier tour de piste. Une boîte de lapins en peluche estampillée «fragile» débarque d’un avion pour passer aussitôt à l’inspection. Les comédiens, lunettes fumées et gants en latex, campent des douaniers robotisés par la froideur des règlements. Leur ballet mécanique est d’un comique! Le seul doudou à être recalé ne délivre pas la berceuse attendue, mais une chanson douce africaine de Zap Mama et un morceau puissant de Youssou N’Dour. Le public rit de bon cœur, saluant ce moment de grâce et de légèreté. La fragilité a plus que jamais ici le goût de la fraternité. 

Fragile, dès 8 ans. Théâtre des Marionnettes de Genève, jusqu’au 14 février. 022 807 31 07, www.marionnettes.ch

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