Exposition

Rochelle Feinstein, la peinture décomplexée

Exposition Le Centre d’art contemporain de Genève participe à la première rétrospective majeure de l’artiste américaine. Une découverte

C’est une exposition où l’on entend Barry White, où il est question aussi de Michael Jackson, une exposition où l’on suit les pérégrinations d’une tortue de bois traînée au bout d’un fil. On y voit des œuvres pleines de phylactères, de commentaires, des œuvres bavardes, avec lesquelles on se surprend presque à entamer la conversation. C’est qu’il y a dans l’exposition de Rochelle Feinstein, dans ce fatras apparent, quelque chose d’accueillant. On a parfois plus l’impression de rentrer dans son atelier que dans la rétrospective d’un quart de siècle de production artistique. Et quelle production!

Rochelle Feinstein est née en 1947 à New York. Elle y vit. Elle expose peu en dehors des Etats-Unis et c’est pourtant à Genève, grâce aux deux commissaires de l’exposition, Fabrice Stroun et Tenzing Barshee, qu’on peut voir enfin se déployer correctement son œuvre, qui sera ensuite présentée à Munich et à New York. Non pas de manière chronologique, mais dans une sorte d’assemblage thématique. C’est que le temps joue différemment dans cet art qui semble avancer par contamination d’idées, sans barrière hiérarchique entre culture populaire, histoire de l’art et vie personnelle de l’artiste. Une pièce faite à un moment donné deviendra peut-être un élément d’une installation quelques années plus tard. L’œuvre de Rochelle Feinstein se nourrit de tout, y compris d’elle-même, sans craindre ni la frivolité ni l’obésité.

La peinture en est l’axe, le terreau principal, mais le travail de Rochelle Feinstein ne s’enferme pas plus dans un média que dans une chronologie. Il se nourrit d’écriture, façon pop art mais pas seulement, de collages, de photographie, de sérigraphie, s’installe en larges dimensions, et même se raconte et se commente.

Love Vibe (1999-2014) est une vaste installation formée de six peintures vertes où se rejoue comme dans un jeu de miroirs – c’est écrit à l’envers – et de vanité un enthousiaste «Love Your Work» inscrit dans un phylactère blanc. Les notions d’amour, d’estime, de reconnaissance, plus ou moins falsifiées, se retrouvent d’un bout à l’autre de l’exposition, recouvrant, dans une confusion tout à fait révélatrice de la réalité, les personnes, leur œuvre et leur image médiatique.

Ainsi, Rochelle Feinstein ne se place pas au-dessus de la mêlée, elle se contente de mettre en scène les phénomènes troubles de la popularité. L’installation I Made a Terrible Mistake (2009-2016) fait référence à Michael Jackson, qui fit sensation en 2002 en exhibant son rejeton de quelques mois au-dessus du vide depuis le balcon de son hôtel berlinois avant de reconnaître quelques jours plus tard avoir fait une «terrible erreur». L’anecdote est parfaitement révélatrice de l’image complexe du chanteur, entre paillettes et enfermement, malaise et éblouissement. L’installation rend compte de la complexité du personnage, mais surtout de la complexité de sa réception, dans un jeu de couleurs et de lumières, jouant sur un accrochage qui donne autant d’importance à l’envers du décor.

Disparition d’une tortue

L’artiste se met aussi elle-même en scène, sans fausse pudeur ni narcissisme, faisant du déménagement de son atelier un projet artistique en soi, ou, dans une installation imposante datant déjà de 1999, Travel Abroad, abordant des questions d’identité plus lourdes. Sur fond de drapeau allemand, la question est écrite en caractères gothiques: «Feinstein, is that a German name or a Jewish name?» Au coin, en bas, apparaît un timide «Ich bin ein Berliner.» Mais Travel Abroad complique encore ce voyage dans l’histoire et les identités, puisque la moitié gauche de l’installation nous installe dans une Italie chantante et colorée.

On ne quittera pas l’exposition sans une petite séance vidéo. Le Cinéma Dynamo du 4e étage montre en effet en continu deux courtes œuvres de l’artiste. D’une poésie simple et efficace, elles parlent toutes deux du temps qui passe, Recording l’enregistrant simplement depuis une fenêtre, alors que Toy George évoque la disparition d’une variété de tortue géante après la mort de son dernier spécimen. 

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