Cinéma

Le clan des kidnappeurs

Dans «El Clan», l’Argentin Pablo Trapero revient sur une affaire d’enlèvements et d’assassinats qui a traumatisé son pays

De Mundo grua (1999), dérive ouvrière minimaliste en noir et blanc, à Carancho (2010), spectaculaire romance/polar sur fond d’accidents de la route, l’ascension de Pablo Trapero a pu sembler irrésistible. Le nouveau cinéma argentin né avec la crise tenait là son chef de file, au regard social et au style mouvant – le fait de pouvoir compter sur une belle épouse, actrice et productrice en la personne de Martina Gusman ne gâtant rien. C’est oublier un peu vite que le bonhomme, 44 ans, a aussi connu ses ratés. Ainsi, comment rebondir après le four d’Elefante bianco (2012), film-décor en quête d’un scénario, pas même distribué en Suisse malgré son chic trio Ricardo Darin – Martina Gusman – Jérémie Rénier?

La réponse: El Clan. La chronique d’une sombre affaire criminelle qui a défrayé la chronique argentine dans les années 1980 et que le cinéaste a transformée en nouveau «carton» au box-office, raflant au passage un Lion d’argent de meilleur réalisateur à la dernière Mostra de Venise! Un film souvent captivant et pourtant clairement en retrait des sommets d’El Bonaerense, de Leonera et de Carancho. Comme si quelque chose manquait.

L’héritage du fascisme

Conscient de l’affaire Puccio dès l’âge de 13 ans, lorsque cette famille bourgeoise de la banlieue de Buenos Aires a été arrêtée en août 1985 pour quatre kidnappings meurtriers, Trapero l’a toujours gardée en mémoire. A chaque nouvelle révélation durant les décennies qui ont suivi, il s’est dit qu’elle ferait un sacré film. Pour finir, il s’est replongé dans les journaux de l’époque, les rapports de police et minutes du procès. Il a même mené sa propre enquête auprès de témoins, rédigeant son scénario avec l’aide du tandem Julian Loyola – Esteban Student (coauteurs de Buenos Aires 1977/Cronica de una fuga d’Adrian Caetano, 2006). Logique. Cette terrifiante histoire de l’immédiate après-dictature militaire n’en apparaît-elle pas aujourd’hui comme une conséquence directe?

Peut-être le cinéaste a-t-il toutefois présumé des connaissances d’une audience internationale à ce sujet. En tout cas, son introduction expédie un peu vite le rappel historique au profit d’un début «coup de poing» qui anticipe sur la fin, suivi de sauts temporels déroutants. Quand tout reprend plus tranquillement, on découvre la famille Puccio à travers les figures clés de son patriarche Arquimedes, la cinquantaine prématurément blanchie, et son fils aîné Alejandro, jeune star du rugby. Lorsque ce dernier sert de rabatteur à leur première victime, un garçon de famille aisée, le fils ne sait pas encore le sort funeste que lui réserve son père. Comment a-t-il ensuite pu continuer? Quant à la mère et aux quatre autres enfants, deux filles et deux garçons, toute la question devient de savoir ce qu’ils savaient au juste.

Scénario louvoyant

La justice ayant conclu à la non-culpabilité des femmes et du plus jeune fils, Trapero marche sur des oeufs. Sa chronique fait d’Arquimedes, ex-diplomate et bureaucrate débarqué à la fin de la dictature, un monstre froid avec un ascendant peu commun sur les siens. Lorsqu’il se lance dans le business du kidnapping (pour maintenir leur standing de vie?), il possède apparemment déjà une certaine expérience en plus de deux fidèles complices. Pour détourner les soupçons, il se réclame de groupuscules gauchistes lorsqu’il lance ses demandes de rançon. Mais comment le reste de la famille aurait-il pu ignorer que ses victimes étaient séquestrées dans la cave de leur maison?

Le scénario nous fait d’abord partager l’accablement d’Alejandro, qui se laissera cependant vite acheter (son père lui offre un magasin d’équipement sportif) tout en tentant de tenir à l’écart sa nouvelle fiancée. Puis on paraît basculer vers le point de vue du cadet Guillermo, scandalisé par ce qu’il devine. Mais il ne tarde pas à prendre le large, remplacé par l’aîné Daniel (Maguila) de retour de Nouvelle-Zélande, aussitôt impliqué. En réalité, le film lui-même reste comme hypnotisé par la figure d’Arquimedes, sorte de vampire au masque glaçant génialement interprété par l’acteur comique Guillermo Francella. A côté, tous les autres paraissent bien falots, avec pour conséquence que leur sort nous importe finalement peu. Ce qu’on aimerait dès lors découvrir, c’est comment ce faux petit père tranquille a pu en arriver là.

Passeport pour Hollywood?

Las! C’est apparemment ce que l’enquête n’a pu percer à jour. Il est certes question de services rendus à la junte, d’une participation à sa «sale guerre» (anticommuniste) et de protections haut placées. Mais tout ceci reste bien vague. Au point que Trapero doit se contenter de la chronique des quatre enlèvements sans parvenir à décrire une dynamique familiale convaincante. Du coup, c’est toute l’exemplarité de cette affaire, révélatrice du délicat retour du pays à la démocratie, qui se perd. Hormis dans cette belle séquence qui voit Arquimedes rendre visite à un «collègue» jeté en prison mais qui, d’un calme olympien, le rassure que «tout rentrera bientôt dans l’ordre».

La mise en scène dynamique, avec flash-forward annonciateurs de l’arrestation du «clan» par les forces de l’ordre et autres effets empruntés au bréviaire Coppola/Scorsese, n’arrange rien: ce qu’elle gagne en rendant l’action plus prenante, elle le perd en profondeur analytique. Et si le jury de Venise présidé par le Mexicain Alfonso Cuaron avait récompensé là le travail le plus conventionnel de Trapero à ce jour, lui pavant la route pour Hollywood? Malgré ces limites, El Clan conserve de beaux moments qui suggèrent l’horreur léguée par la dictature: toute une culture du crime impuni, qui va de la poudre aux yeux (respectabilité, popularité) aux réseaux nostalgiques et au déni pur et simple – dans lequel Puccio père se serait réfugié jusqu’à sa mort en 2013.

** El Clan, de Pablo Trapero (Argentine-Espagne 2015), avec Guillermo Francella, Peter Lanzani, Stefania Koessl, Lili Popovich, Franco Masini, Gaston Cocchiarale, Giselle Motta, Antonia Bengoechea. 1h48

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