Photographie

Couleur: l’œuvre méconnue de Gilles Caron

Une exposition à la galerie Blondeau & Cie se concentre sur les images polychromes du reporter français

Chercher un sens à l’absurde. Mettre de la beauté dans l’horreur. Gilles Caron a couvert les révoltes et les guerres de la planète avec un œil d’esthète et l’esprit tourmenté. En 2013, le Musée de l’Elysée consacrait une rétrospective au reporter français intitulée «Le conflit intérieur». On y voyait, entre autres, l’image de Raymond Depardon filmant un enfant à l’agonie, dans le Biafra de 1968. Trois ans plus tard, les fondations Bru et Gilles Caron organisent une exposition à la galerie Blondeau & Cie, à Genève, sur les clichés en couleurs du photographe. Elle fait suite à la découverte récente d’un ensemble d’Ektachromes.

Cette partie de l’œuvre est méconnue. Caron, pourtant, se promène immuablement avec deux boîtiers autour du cou, pour répondre à la demande des magazines qui souhaitent de la couleur en Une. Et peut-être parce qu’avant de couvrir les conflits, l’homme travaille dans la mode et le cinéma, où la couleur est un langage. Pour Resnais, il documente le tournage de La Guerre est finie, pour Godard celui de Week-end. Il photographie Sophia Loren le jour de son mariage, Audrey Hepburn ou Salvador Dali. Cette attention au style et à la lumière ne le quitteront plus, jusqu’aux terrains les plus violents.

Prenez cet incroyable portrait d’un manifestant catholique à Londonderry en août 1969 (voir Le Temps du 6 février 2016). Ce pourrait être une photographie de mode. Le regard est franc, la figure androgyne, le pantalon poussiéreux mais la chemise bleue impeccable et à frous-frous. Autour du cou, le jeune homme porte une croix, dans la main gauche un lance-pierres. Plus loin, c’est une foule devant un immeuble en flammes. Elle écoute un type encravaté parler dans un mégaphone. Ce pourrait être une scène de cinéma. «Il avait un sens de la composition incroyable. Pour moi, Gilles Caron était un peintre!», s’enthousiasme Marc Blondeau.

Les images sont à la fois modernes – de par leur cadrage – et datées – parce que le photographe s’attarde sur les vêtements et les coupes de cheveux qui disent une époque. Les couleurs, qui se répondent, sont en même temps vintage et lumineuses, les détails rendus comme à la chambre; c’est le résultat du procédé Cibachrome utilisé pour les tirages. «Le Cibachrome est la référence pour la couleur et l’archivage, or la famille Caron souhaitait quelque chose qui dure. Nous avons financé 60 reproductions, dont 37 sont accrochées ici», souligne Michèle Roche, secrétaire général de la Fondation Bru, active dans l’éducation et la culture. Commercialisé dans le canton de Fribourg en 1963, le matériel ne se fabrique plus depuis plusieurs années et le tireur parisien qui a oeuvré pour cette exposition fermera boutique dans quelques mois.

De 1965 à 1970, dans une carrière aussi courte que fulgurante, Gilles Caron réalise 500 reportages. En 1966, il rejoint l’agence Gamma aux côtés de Raymond Depardon. L’année suivante, il couvre la Guerre des Six Jours, puis le Vietnam, qui occupe une part importante de l’accrochage. On voit des hommes blessés au milieu de la jungle, un camaieu vert-brun, le ballet de l’arrière-front, un minot de quatre ou cinq ans, le regard fier et la cigarette aux doigts. On croirait pouvoir saisir les brins d’herbe. En 1968, le Français documente la famine au Biafra – il y retournera plusieurs fois. On observe un autre enfant les bras croisés sur une poitrine décharnée. «Il y a là toute la misère et la majesté de l’Afrique. Le garçon est beau, l’image n’est pas cruelle», note Michèle Roche. En mai, Caron montre Paris en grève. Un an plus tard, ses images de Londonderry et de la commémoration du Printemps de Prague sont largement diffusées.

«On a souvent dit de Caron qu’il était le «Capa français». Son expérience de soldat durant la guerre d’Algérie lui donne le goût de témoigner et lui offre une connaissance du terrain. Il est au plus près de l’action, tout à fait capable de prendre des images chocs, mais il ne les recherche pas», soulignait Michel Poivert lors du vernissage de Conflit intérieur. Soucieux d’esquisser une autre grammaire, Caron se concentre sur des figures telles que le lanceur de pavé dans les émeutes et le soldat penseur dans les guerres.

En avril 1970, âgé de trente ans, il disparaît avec deux confrères sur une route du Cambodge contrôlée par les Khmers rouges.

«Gilles Caron: Couleurs», jusqu' 5 mars à la Galerie Blondeau & Cie, à Genève. Numéro 1 des Cahiers de la Fondation Gilles Caron consacré à la thématique, sous la direction de Michel Poivert.


Légende Soldat américain entouré d’enfants vietnamiens dans le delta du Mékong, lors de la guerre du Vietnam, en octobre 1967.
©Gilles Caron/Fondation Gilles Caron/Gamma-Rapho

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