Scène

La forte empreinte des «Ogres» marque à l’Arsenic

L’artiste belgo-suisse Anna Van Brée s’empare à Lausanne de deux tragédies sanglantes qui ont frappé sa famille. Il en résulte un spectacle poignant et parfois étonnamment drôle, porté par des acteurs formidables dans l’autodérision

Il arrive – c’est rare, d’accord – qu’une inconnue vous ouvre la porte de sa chambre; qu’elle vous installe dans un fauteuil, qu’elle détricote pour vous une énigme et que vous vous en sentiez partie prenante. Avec Les Ogres, l’artiste belgo-suisse Anna Van Brée fait ça au Théâtre de l’Arsenic à Lausanne. Elle met en résonance deux tragédies qui forment un noeud dans son existence: la mort de deux enfants à l’âge de deux ans – oui, notez le chiffre deux. L’un s’appelle Marcel, c’est le frère de sa mère, fracassé en 1944 par un missile V2, la foudre tombée d’un ciel nazi sur un petit coin de campagne belge. L’autre a pour prénom Luna, c’est la nièce d’Anna Van Brée, elle a le malheur, un jour de mai 2006 à Anvers, de croiser le pistolet d’un jeune enragé de l’extrême droite.

Que faire de ce double choc, quand il revient en boucle dans la mémoire? Un roman à la manière d’Emmanuel Carrère, cet auteur français dont chaque livre ou presque repose sur une enquête – lire D’Autres vies que la mienne? Oui, sauf qu’Anna Van Bree n’est pas écrivain, mais femme de théâtre. Elle aime les acteurs – Les Ogres est une création collective – les objets qu’il suffit d’agencer pour que naisse une fable, les tissus – elle a longtemps créé des costumes. C’est avec ces outils qu’elle construit un spectacle honnête, c’est-à-dire proche de soi et partageable, un spectacle sous-tendu par la question du «Que faire?», jamais pontifiant, drôle même.

Anna Van Brée vous accueille au milieu d’un espace en forme de loft. Elle ne vous regarde pas, à vrai dire, elle s’arrange avec ses souvenirs. Elle ferme une boîte, l’apporte sur un rayonnage où dorment d’autres petits sarcophages rectangulaires, impeccablement ordonnés. Cette netteté de classeur fédéral est trompeuse. Vous la suivez encore et vous discernez une madone peinte comme dans une église flamande, qui fait écho à un petit mouton pascal. Il se prélasse au premier plan, on le croirait en chocolat blanc. Tout à droite, un autel avec une photo de fillette, Luna sans doute, des tulipes en pagaille et des bougies en sentinelles. Au second plan, une maison en grand, celle peut-être où se cachent en 1944 les grands-parents d’Anna, fuyant les bombes allemandes. Funèbre? Etrangement vivifiant plutôt.

C’est que le théâtre est l’art du détournement. Et c’est là-dessus qu’Anna Van Brée et ses complices misent. Ecoutez Thibaut Evrard, il a du bagout et il joue Anna Van Brée. Il parle pour elle, donc, cette artiste qui voudrait faire revivre Marcel et Luna dans les mémoires, mais qui ne sait comment s’y prendre. Vous êtes dans la cuisine des Ogres, au coeur de la fabrique. On s’emporte, on s’allume. Fred Jacot-Guillarmod, férocement goguenard, bourdonne ainsi: «L’histoire tient en deux phrases, ça ne fait pas un spectacle.» Nora Steinig frappe avec ces mots: «Cela pose la question de la légitimité: utiliser de l’argent public pour raconter une histoire familiale.» Tout ça fuse avec une outrance joyeuse et un sens prononcé de l’autodérision. Quand Nora Steinig en appelle à Gilles Deleuze, à Roland Barthes, à Virginia Woolf, elle est irrésistible. Savoir se moquer de soi est un talent.

On a déjà vu ça, mais on est pris, ce d’autant que l’histoire remonte par la bande: le deuil de Laurence, la mère de Luna; l’égotisme du meurtrier en prison. En point de fuite, la grande question morale du pardon, de la réponse de la société à la violence. Anna Van Brée s’inscrit dans un courant qu’on dira générationnel qui irait de la plasticienne Sophie Calle à l’écrivain espagnol Javier Cercas – auteur entre autres du formidable Les Soldat de Salamine.

Ces créateurs nés dans les années 1960-1970 interrogent l’histoire, intime ou politique, souvent les deux entrelacés, et leur légitimité à la relayer: ils inventent des dispositifs qui suggèrent leurs contorsions, leur refus de s’arc-bouter à une morale, au frigo d’une pensée toute faite. Par leurs oeuvres, ils mobilisent le choeur des anonymes, lecteurs ou spectateurs, ils les mettent à contribution. Ces artistes n’ont pas le dernier mot. Ils laissent à chacun le soin de le poser, s’il le souhaite. La force d’Anna Van Brée est là: elle fait remonter des sensations perdues, éclats de fanfare, clameur d’une foule égarée, sifflements de missiles, autant d’échos qui ravivent le passé, mais elle ne conclut pas. Elle laisse son empreinte.

Après la représentation, beaucoup ne résistent pas. Ils entrent dans la chambre d’Anna, s’attardent sur une photo, flirtent avec une flamme, se penchent sur la coupure d’un journal, feuillettent la bibliothèque. Ces objets chuchotent leurs secrets. A l’ombre des Ogres, des orphelins tâtonnent. C’est ce qui s’appelle aussi garder le cap.


Les Ogres, Lausanne, Théâtre de l’Arsenic, jusqu’au di 14 février; rés. 021/625 11 36; www.arsenic.ch

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