Scène

A Genève, la Nouvelle Comédie cherche une direction

La Fondation d’art dramatique ne prolonge pas le mandat d’Hervé Loichemol, directeur actuel de l’institution genevoise. Son successeur entrera en fonction en juillet 2017. Il devrait inaugurer le nouveau vaisseau à la rentrée 2019

Rapide comme Lara Gut sur la pente de ses prouesses. Il y a quelques semaines encore, la Nouvelle Comédie était une chimère genevoise. Depuis le 29 janvier, jour où le Grand Conseil a voté le crédit de construction de 45 millions – qui s’ajoutent aux 53 millions alloués par la Ville – l’histoire s’apparente à un Super-G, tout schuss. Réunis mercredi, les membres de la Fondation d’art dramatique (FAD), organe qui chapeaute la Comédie, ont pris deux décisions capitales: ils ne prolongent pas le contrat de son directeur actuel Hervé Loichemol au-delà de juin 2017, soit l’échéance prévue; et ils s’engagent à lui trouver un successeur d’ici à la fin de l’année. L’élu entrera ainsi en fonction en juillet 2017, deux ans avant l’inauguration de la Nouvelle Comédie, joyau du quartier de la gare des Eaux-Vives.

«Hervé Loichemol a fait du bon travail, mais il était convenu avec lui qu’il ne dirigerait pas la Nouvelle Comédie, explique Thomas Boyer, le président de la FAD. Il nous faut quelqu’un qui l’incarne, dès 2017, auprès de la population, qui en porte le projet et l’esprit.» Désormais, donc, le fart est de mise. La Fad devra établir très vite un cahier des charges pour l’institution, en concertation, insiste Thomas Boyer, avec les professionnels de la scène, en particulier l’Association pour une nouvelle Comédie (ANC). Puis le concours sera lancé ce printemps. Date-butoir pour la remise des dossiers? Probablement fin juin.

Un théâtre de référence en Europe

Mais quel sera le profil de cette Nouvelle Comédie? On connaît ses atours: une grande salle de cinq cents sièges, une autre de deux cents, des ateliers de construction de décors, un restaurant. On rêve déjà sa lumière: des façades de verre la projetteront vers la ville. L’esprit, lui, reste plus flou. Normal, il dépendra en grande partie de son capitaine. Il devra néanmoins s’arc-bouter à des principes.

«Nous voulons un théâtre de référence à l’échelle européenne, pas seulement locale», s’enthousiasme Sami Kanaan, ministre municipal du Sport et de la Culture. «Le théâtre aujourd’hui n’a plus de frontières, poursuit-il. Au Festival d’Avignon, on voit de merveilleux spectacles en polonais ou en espagnol. Comme le Grand Théâtre, la Nouvelle Comédie doit faire partie de l’attrait de la ville.»

Tel serait donc le cap. Mais l’originalité de la Nouvelle Comédie pourrait être dans ses fondations, celles qu’a définies un groupe formé de membres de l’ANC, de représentants de la Ville, de l’Etat et de la FAD. «Ce sera un théâtre de création d’abord et d’accueil ensuite, dont l’une des spécificités est d’accorder une place centrale à la médiation, explique Virginie Keller, responsable du service culturel de la Ville. Il ne suffit pas d’inviter des classes ou de proposer des tarifs avantageux. Il faut imaginer d’autres actions qui établissent un lien fort avec la population. La Nouvelle Comédie aura aussi un côté «fabrique». Le public pourra y découvrir comment s’invente un spectacle.»

«Ce qui est sûr, c’est que nous n’avons pas fait tout ça pour que rien ne change dans le paysage culturel et dans la gestion d’une institution», rappelle l’acteur Michel Küllmann qui depuis quinze ans œuvre au sein de l’ANC pour que le projet voie le jour. «Nous avons planché sur l’hypothèse d’un collectif, une petite dizaine de professionnels, acteurs, scénographes, dramaturges qui seraient attachés à la maison. Ils seraient engagés dans les productions et dans les actions de médiation. Ce modèle a très bien marché au Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds. Nous avons fait le calcul, c’est compatible avec l’enveloppe budgétaire prévue. Parallèlement, le théâtre pourrait accueillir en résidence chaque saison une ou deux compagnies locales.»

Des artistes en permanence dans la maison

L’enjeu? Inventer un théâtre à part, qui ne ressemble ni à Vidy, cette manufacture qui célèbre les expressions contemporaines, ni à Carouge, cette maison qui chérit les classiques. «Une forte présence d’artistes dans les murs marquera aussi sa spécificité», note Mathieu Menghini, ancien patron du Forum Meyrin, coordinateur du groupe de travail sur la Nouvelle Comédie. «Cette dernière doit être un lieu de référence pour toute la région. Nous souhaitons ainsi qu’elle soit associée à la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande. Chaque année, elle pourrait enrôler, pour une durée déterminée, des apprentis metteurs en scène, des acteurs diplômés qui participeraient à ses activités.»

Résumons. Le pilote de la Nouvelle Comédie devra soigner la médiation, ouvrir au quotidien ses espaces à d’autres artistes, faire remonter le meilleur de la scène locale, tisser des complicités avec des créateurs et des institutions européens. Quant à l’idée d’un collectif, elle n’est pas acquise. «Ce sera débattu au sein de la FAD, précise Thomas Boyer. A titre personnel, j’estime que cette question doit rester ouverte, que nous ne devons pas imposer aux candidats un cadre trop strict, histoire de leur laisser la possibilité de surprendre.»

Reste cette question délicate: qui privilégier dans le fauteuil directorial, un producteur à la manière de Vincent Baudriller à Vidy ou un artiste comme Omar Porras à la tête du Théâtre Kléber-Méleau? Là aussi, rien n’est tranché. «J’aurais tendance à privilégier un modèle bicéphale, dit Mathieu Menghini. Un tandem formé d’un artiste et d’un administrateur, comme celui formé naguère par Benno Besson et Emmanuel de Véricourt à la Comédie.»

«L’important, c’est que cette personnalité soit capable de mobiliser la population et les politiques», complète Sami Kanaan. La Nouvelle Comédie devrait disposer, sa première saison, d’une dotation de 12,5 millions (contre 5,6 millions aujourd’hui). Rien d’astronomique si on compare à d’autres institutions suisses ou européennes. «Mais il faudra se battre pour que le Conseil municipal, majoritairement à droite, approuve cette subvention», souligne le magistrat socialiste de la Culture. Un Super-G se gagne aussi au mental.

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