PORTRAIT

Michel Voïta, joueur en liberté

Le comédien veveysan Michel Voïta noue avec l’enfance des liens privilégiés. Portrait d’un artiste gourmand qui signe «Zippo», une création pour le Petit Théâtre à Lausanne, et joue dans «Baron noir», la nouvelle série politique de Canal +

Michel Voïta respire l’enfance. Quand il parle de celle de ses petits-enfants, son visage irradie. C’est qu’il entretient avec eux un rapport de connivence nourri d’histoires improvisées. Quand il plonge dans «A la recherche du temps perdu», il y a trois ans, il réalise une prouesse: «Dire Combray», ce solo qui donne à entendre le petit Proust malheureux et le révèle à des lecteurs effarouchés. Et quand il évoque, sans fards, sa propre enfance tourmentée, c’est pour mieux s’y relier. A 59 ans, le comédien et metteur en scène romand signe une deuxième création pour jeune public, «Zippo», initiation sensible et joyeuse à l’art théâtral, à l’enseigne du Petit Théâtre de Lausanne. Il est aussi à l’affiche depuis lundi de la série «Baron noir», épatante fiction politique diffusée sur Canal +. Dans le foyer du Petit Théâtre, autour d’un café, l’artiste dit goûter la vie chaque jour avec plus d’intensité. Et ne rien regretter.

La chance a souri à Michel Voïta et il n’en revient pas, ou presque. Le privilège de celui qui foule les planches depuis quarante ans, et tourne aussi bien pour le cinéma que pour la télévision? La longévité. Il a connu des périodes de creux, bien sûr, mais il a pu vivre de ce métier qui laisse tant de candidats sur le bas-côté. Et la réussite? Le comédien reconnaît qu’elle a été un moteur à ses débuts. «Un fantasme», rien de plus. «Croire qu’une réussite quelconque peut apporter une consolation est faux. La consolation ne peut venir que de l’intérieur», confie-t-il avec sa voix profonde et assurée. Mais il est tentant de nourrir cet espoir, car «on est tous un peu cabossés par la vie».

Délesté du souci de la réussite, le comédien admet que la reconnaissance, elle, est utile «pour valider ce choix arrogant que notre intériorité un peu trouble peut intéresser». Elle autorise à persévérer. Et il ne conçoit aucune amertume d’avoir été souvent distribué dans des seconds rôles, «qui peuvent être passionnants». C’est Daniel Schmid qui lui offre son premier grand rôle au cinéma avec «Jenatsch», où il campe un journaliste pris au sens propre et figuré dans une intrigue historique du XVIIe siècle. Pour «Der Freund», de Micha Lewinsky, auréolé du Prix du cinéma suisse en 2008, il a appris son texte phonétiquement faute de maîtriser l’allemand. Carole Bouquet, Daniel Auteuil, Claude Rich ou encore Yvan Attal croisent sa route au fil des ans. Aujourd’hui, il partage l’affiche de «Baron noir» avec Niels Arestrup et Kad Merad. Michel Voïta s’amuse d’avoir endossé le costume d’un président de la république française, après avoir incarné le Général Dufour à la télévision romande.

Comment celui qui avoue ne s’astreindre à aucune discipline compose-t-il avec les exigences d’une production télévisée? Le comédien, rompu à l’exercice, souligne le coût très élevé d’une journée de tournage et donc la nécessité d’être efficace. «Il faut comprendre comment cette mécanique fonctionne et identifier son espace de liberté pour pouvoir aller au bout de cet espace. Si mon exigence est plus forte que celle qui m’est demandée, je suis libre.»

Pour conquérir sa liberté, Michel Voïta a quitté ses parents, pharmaciens à Cully, à l’âge de quinze ans et demi. Il tirait alors un trait sur l’école et une enfance bousillée par la maladie chronique de son père. «Je me suis rebellé, j’étais le mauvais fils alors que mon frère, Bernard (plasticien et photographe), a intégré cette chose mortifère. Il s’est suradapté.» Son regard se voile lorsqu’il évoque son grand-père ukrainien. Une figure autoritaire qui avait banni la langue russe à la maison et «bâti sa dynastie sur un immense silence». «Pour détruire ceux qui suivent, il n’y a pas mieux», reconnaît, dans un souffle, le comédien. On vérifie auprès de lui si son aïeul était bien psychiatre. Il l’était.

La bienveillance, Michel Voïta la trouvera auprès de Bernard André, dit Bengloan. Après un apprentissage de vigneron, il frappe à la porte du dramaturge pour lui demander conseil. «Tu dois te cultiver», lui dit l’auteur qui lui tend déjà «Le Théâtre politique» de Piscator et le prend sous son aile. L’aspirant comédien postule partout et sera accepté à la très réputée Ecole supérieure d’art dramatique de Strasbourg. Il se souvient, sourire aux lèvres, de son directeur Claude Petitpierre, «la délicatesse même». Une nuit, alors qu’il répétait seul une scène de «Surena», de Corneille, il entend sa voix: «Je peux te donner un conseil? Tu sais, le jeu c’est plus simple, rentre te coucher.» A son retour en Suisse, Michel Voïta est engagé par André Steiger dans «Victor ou les enfants au pouvoir», de Roger Vitrac, à Vidy. Son premier grand rôle. Il retient de celui dont il devient l’ami l’importance du paradoxe au théâtre, autrement dit: «Si tu joues l’Avare, joue ce en quoi il ne l’est pas.» «C’est une tentative de mieux comprendre le texte, de s’approcher des personnages.»

Si le comédien attache du prix à la bienveillance, il admet ne pas en avoir toujours témoigné en tant que metteur en scène. «J’ai eu une période autoritaire, j’exigeais qu’on entre dans mon rêve.» Il a appris à accepter la différence, et à dire «je ne sais pas». Sophie Gardaz, la directrice du Petit Théâtre, qui fut son élève au conservatoire de Lausanne évoque ce «projet fou»: monter «Violence à Vichy» de Bernard Chartreux, le dramaturge attitré du Théâtre national de Strasbourg, à l’époque. Une pièce fleuve sur cette page sombre de l’histoire française que Michel Voïta avait vue mise en scène par Jean-Pierre Vincent. Le credo du jeune enseignant: «j’aime les acteurs qui montrent leur ventre, comme les chiens quand ils sont en confiance.» «Jouer sans avoir peur, être dans une fragilité complète et en même temps être virtuose, dire le texte de manière très rigoureuse et précise», telle était son exigence, extrême, se souvient Sophie Gardaz.

Aujourd’hui, Michel Voïta se rappelle que le jeu a à voir avec «une animalité un peu canaille», et que fondamentalement, il faut s’amuser. Il souligne aussi le besoin de donner la parole à son enfant intérieur, réfractaire à la raison. Pour le convaincre doucement, ou se laisser convaincre par lui. «Son appétit pour la vie ne montre plus les dents, dit son épouse Laurence. C’est plus un sourire qu’une morsure.»

PROFIL

1957 Naissance à Cully

1977 Entrée à l’Ecole supérieure d’art dramatique à Strasbourg

1981 Premier grand rôle au théâtre avec Victor ou les enfants au pouvoir mis en scène par André Steiger

2013 Solo Dire Combray au Théâtre des Trois-Quart à Vevey, puis en tournée

2016 Zippo au Petit Théâtre de Lausanne et Baron noir sur Canal +

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