Marché de l'art

Saint-Moritz, ses pistes de ski et ses galeries d'art 

La station grisonne fait partie des hubs internationaux de l’art. Les collectionneurs s’y précipitent entre Noël et Nouvel-an, une période normalement creuse pour les galeries

Le 28 décembre dernier, le gratin de l’art s’est réuni à Saint-Moritz, au cœur des Grisons, pour l’ouverture de la galerie de Vito Schnabel. Le marchand new-yorkais de 29 ans était entouré de sa fiancée, la mannequin quadragénaire Heidi Klum, de son père, le peintre et cinéaste Julian Schnabel, de l’homme d’affaires américain Peter Brant ou encore de l’artiste et designer Rolf Sachs. «Il y a deux ans, le galeriste suisse Bruno Bischofberger [celui qui a notamment introduit Warhol et Lichtenstein auprès des collectionneurs européens, ndlr], un ami de longue date et mon mentor, m’a expliqué qu’il souhaitait se concentrer sur son nouvel espace en ville de Zurich, explique Vito Schnabel. Il m’a demandé si je serais intéressé de reprendre sa galerie de Saint-Moritz. J’ai immédiatement accepté: c’est une opportunité unique pour les artistes que je représente de montrer leur travail dans la région.»

Importante 
communauté d’amateurs

Justement, la région est fréquentée de longue date par des personnes fortunées qui apprécient l’art et se déplacent en jet privé au gré des vernissages VIP, foires et biennales. Après Art Basel Miami Beach début décembre et avant Art Basel Hong Kong en mars, tout le monde s’est donc retrouvé à Saint-Moritz entre Noël et le Nouvel An pour célébrer la nouvelle adresse, qui présentait pour l’occasion des pièces d’Urs Fischer et Sterling Ruby. «Ici, nous pouvons programmer des expositions d’envergure durant des mois qui sont considérés ailleurs comme peu propices à la vente», continue Vito Schnabel. Les mois de décembre et février sont les meilleurs pour la vente d’art dans la station. «Nous avons ouvert le 28 décembre, une période pendant laquelle les galeries américaines sont fermées.» Et les collectionneurs en Suisse pour faire du ski. «Saint-Moritz compte une importante communauté d’amateurs d’art.» A l’instar des familles Agnelli (Fiat, Ferrari et la Juventus) ou Niarchos (nom de l’armateur grec Stavros Spyros), qui possèdent ici des propriétés.

Vito Schnabel n’est pas le seul à profiter des collectionneurs présents à Saint-Moritz. Si Bruno Bischofberger a cédé sa place à son poulain new-yorkais, les galeries Andrea Caratsch, Gmurzynska ou encore Robilant + Voena possèdent aussi une adresse dans la station. «Le premier à s’installer fut Bruno Bischofberger en 1963, explique Kenny Schachter, marchand, curateur, expert du milieu de l’art et habitué de la station. Le village et sa région – surtout aux alentours de Sils Maria – seraient dotés de pouvoirs magiques qui stimulent la créativité. De nombreux artistes n’ont du reste pas résisté à ce magnétisme, à l’instar de Gerhard Richter et d’autres éminents penseurs.» Hermann Hesse, Thomas Mann, Rainer Maria Rilke, Marcel Proust, André Gide ou encore Jean Cocteau: la liste est longue. Elle est aussi pratique pour les galeristes de Saint-Moritz, qui peuvent s’y référer pour construire leur storytelling. «L’art n’est pas un style de vie mais la vie elle-même! On ne peut pas séparer les passionnés d’art de l’objet de leur passion, même durant les vacances.»

Pour les satisfaire, la station offre le package complet: la gastronomie, les vins et les œuvres d’exception. Les galeries du village se surpassent pour acheminer en Engadine les pièces les plus recherchées du moment. «Nous exposons majoritairement les artistes des avant-gardes européenne et italienne, de la fin des années 1950 à aujourd’hui», explique Stefan Hildebrandt, directeur de la galerie du même nom. Pour rappel, en octobre dernier, la vente de Christie’s à Londres dédiée à l’art italien a battu des records, soit un total d’un peu plus de 27,5 millions de livres sterling pour une estimation basse d’avant la vente de 22,4 millions de livres sterling. «Aux Grisons, nous nous concentrons sur l’art moderne, et plus particulièrement sur le spatialisme (Fontana, Castellani, Scheggi, etc.)», détaille Polimnia Attolico Trivulzio, la directrice de Robilant + Voena. Chez Sotheby’s à New York en octobre dernier, Concetto Spatiale, La Fine di Dio, un tableau de 1963 signé Lucio Fontana, a atteint 24,7 millions de dollars, un record pour une œuvre de l’artiste.

Atmosphère bienveillante

Bien que les ventes réalisées à Saint-Moritz soient – selon les galeristes interrogés – importantes, la station grisonne leur sert surtout à rencontrer les collectionneurs dans une atmosphère propice à nouer et solidifier les relations. «Il y a environ quinze ans, nous avons commencé à réfléchir à l’opportunité d’ouvrir une adresse à Saint-Moritz, se souvient Mathias Rastorfer, directeur et copropriétaire de la Galerie Gmurzynska. Nous voulions trouver un lieu où nous pourrions prendre le temps de parler d’art dans une atmosphère bienveillante qui favorise ce type de discussions.» Une réflexion semblable anime Polimnia Attolico Trivulzio, de Robilant + Voena: «A Saint-Moritz, les gens se détendent et prennent le temps de visiter la galerie, de s’asseoir avec nous et de discuter.»
D’autres endroits en Suisse et autour du monde tentent de rivaliser avec la station engadine. «Saint-Barth peut être comparée à Saint-Moritz en matière de vente d’art, indique Kenny Schachter. Larry Gagosian y possède une résidence secondaire, l’île est peuplée de hedge funders et d’oligarques russes.» «Gstaad et Aspen sont des concurrents potentiels, mais la scène artistique y est beaucoup plus récente», constate Polimnia Attolico Trivulzio. «Saint-Moritz reste unique», conclut Mathias Rastorfer.

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