Exposition

L’art digital entre au musée

Le 13 février s’ouvre à Zurich le MuDA, première institution entièrement dédiée aux œuvres numériques. Visite avec ses deux fondateurs, passionnés de cet art que des algorithmes font vivre

Caroline Hirt et Christian Etter ne sont ni historiens de l’art, ni forcément rompus à la conservation d’œuvres du patrimoine. Elle est ethnologue et travaille depuis une dizaine d’années sur la relation interactive entre l’homme et la machine, lui est graphiste et patron d’une petite entreprise de développement de projets de design multimédia. Ensemble, ils décident il y a quatre ans de remplir un vide muséographique. «Nous sommes tous les deux passionnées d’œuvres interactives et digitales. Il se trouve qu’aucun musée n’existait qui soit intégralement dédié à ce domaine», explique Caroline Hirt, Vaudoise née à Hongkong qui vit désormais entre Genève et Zurich. Là où samedi 13 février s’ouvre donc le MuDA, Museum of Digital Art, le premier du genre en Europe à être intégralement consacré à l’art numérique. «Ce que nous allons montrer? Des œuvres merveilleuses faites d’algorithmes et de 0 et de 1. La plupart du temps, ces travaux se retrouvent dispersés à travers des expositions à thème ou de groupe. Nous voulons ici les rassembler, mais faire aussi en sorte d’intéresser un public qui s’interroge plus largement sur ces technologies désormais indissociables de nos vies.»

Gysin-Vanetti, «Dots 2», 2015 Nicolas Duc / Nicolas Duc


Emplacement idéal

Le MuDA vise ainsi des ambitions pédagogiques. Ses initiateurs veulent organiser des tables rondes autour de nos existences digitales (la surveillance, l’impact de la robotique), ouvrir dans un futur proche une bibliothèque remplie de lignes de codes informatiques et des workshops «pour voir le cœur qui bat à l’intérieur des machines. En Suisse, le milieu des technologies souffre de deux carences. Il manque de bons programmeurs et n’attire pas assez les femmes. Le MuDA se veut ainsi un lieu de rencontre et d’échange entre les professionnels et ceux qui voudraient le devenir. Une manière d’inciter à la relève», continue Caroline Hirt dans les 400 mètres carrés de son espace. Autrefois, l’arcade servait de hall d’entrée à la Herdern Hochhaus, bâtiment administratif de Migros, tour de brique qui passe pour être l’un des premiers gratte-ciel de Suisse aujourd’hui classé. Pour autant il n’y a aucun rapport entre le MuDA et le géant orange, qui possède pas très loin de là sa propre kunsthalle. «On cherchait un lieu bien placé. On a trouvé cet endroit situé au carrefour de plusieurs institutions concernées par les technologies digitales», reprend la directrice.

"Empreintes", 2015. Un projet de Béatrice Lartigue – Lab212 développé par Sébastien Courvoisier et coproduit par le MuDA et LUX Scène Nationale de Valence (Lab212)

Situé au centre de Zuri-West, le quartier en plein boom de la capitale alémanique, on imagine ce rez-de-chaussée en vitrine forcément très convoité. Même si question café et restaurant, le coin ne risque pas de mourir de faim, ni de soif. «C’est vrai qu’il a fallu batailler face à la concurrence. Mais la Migros aimait notre projet.» Le MuDA voisine ainsi avec l’école des arts appliqués, du Schaudepot, le musée du design, «et d’un futur petit musée dédié à l’argent». Payer pour se faire raconter l’histoire de la monnaie? Pas de doute, vous vous trouvez bien à Zurich.

Tableau monstre

Pour leur inauguration, Caroline Hirt et Christian Etter laissent leur terrain de jeu à Andreas Gysin et Sidi Vanetti, deux artistes tessinois qui déprogramment l’obsolescence en réhabilitant d’anciennes technologies à des fins artistiques. Au centre de l’espace d’exposition, le recyclage prend la forme d’un tableau d’affichage gigantesque. Un monstre de 7 tonnes qui trônait jadis dans la gare de Zurich pour signaler aux passagers les horaires des trains. Installé en 1988, le panneau a été démonté en 2015 pour laisser la place à un écran. Gysin et Vanetti l’ont réinitialisé pour le transformer en tableau mouvant. Les noms des villes et les heures de départ tournent en jouant sur les rythmes, et sur le bruit des plaques d’information qui défilent en faisant clac-clac. Une œuvre d’art cinétique pas si éloignée que ça de celles de Jean Tinguely. «Nous ne monterons jamais d’exposition uniquement avec des écrans, prévient Caroline Hirt. Notre environnement en est déjà sursaturé. Alors oui, il existe des expériences auditives, sensorielles et visuelles incroyables sur ces displays. Mais on estime devoir proposer d’autres manières, plus originales, pour inciter les visiteurs à venir chez nous.»


Cousin oublié

Ceci dit, à époque où le numérique est absolument partout, l’art digital reste une catégorie marginale de l’art contemporain. Même pas le parent pauvre, le cousin oublié. En Suisse, les festivals (Viper à Lucerne) et les biennales (Version 1.0 à Genève) consacrés à la création binaire ont disparu. Reste Ars Electronica, pionnier du genre lancé en 1979 à Linz, en Autriche. Le domaine peut aussi compter sur quelques représentants fameux, comme le Japonais Tatsuo Miyajima, et ses œuvres en chiffres digitaux colorés. Et quelques autres dont l’Anglais Julian Opie, chez qui la pratique digitale s’intègre à un corpus d’œuvres beaucoup plus classiques. Les artistes 100% digitaux pourtant il y en a, mais ils restent peu visibles, ou alors seulement par un certain public. «Des curateurs d’art contemporain s’intéressent parfois à nos travaux. Nous avons par exemple participé à un concours l’année dernière au Barbican Art Center de Londres dans le cadre de l’exposition Digital Revolution», explique Béatrice Lartigue du collectif français Lab212 qui exposera au MuDA en octobre. «Mais c’est vrai que globalement le cloisonnement est assez fort. Nos parcours sont atypiques. Aucun des membres de notre groupe ne sort des beaux-arts. Nous venons du multimédia, de l’électronique, du graphisme et de l’animation et avons tous étudié à l’Ecole des Gobelins à Paris. Les projets que nous développons sont de deux types. Une partie est destinée à des présentations grand public, souvent familiales. Une autre au seul plaisir de l’expérience et de la découverte dans le cadre de festivals spécifiques.»

"Starfield", 2012, un projet de Cyril Diagne – Lab212 (Lab212)


Curateur virtuel

Des œuvres qui toutes n’existent vraiment qu’avec le concours des visiteurs. Une participation interactive et narrative que les acteurs de l’art contemporain perçoivent parfois comme une pure démonstration technologique et moins à l’aune d’une démarche poétique. Comme Les Métamorphoses de Mr Kalia, personnage virtuel du Lab212 qui s’anime et change d’apparence sur un écran en présence des spectateurs. «Il y a sept scénarios différents. L’un d’eux prend en compte que le visiteur ne bouge pas. Le personnage se transforme alors en arbre», reprend Béatrice Lartigue, pour qui le pari du MuDA a aussi ceci d’intéressant qu’il échappe en partie à l’espace physique. Car le musée, c’est logique, va se dédoubler en investissant massivement le Web. «Chaque exposition aura sa propre application, explique Christian Etter. Il y aura des vidéos, des interviews des artistes exposés, bref tout un matériel que le public qui ne peut pas se déplacer jusqu’à Zurich pourra consulter depuis n’importe où.» Et toute une collection d’œuvres numériques consultables en ligne. «Nous ne conserverons aucune pièce ici. Pas d’ordinateur ou de console de jeux vidéo: d’autres musées s’en occupent bien mieux que nous. Notre but n’est pas d’avoir une cave remplie de machines qui prennent la poussière, mais de présenter une collection vivante qui évolue dans le temps.» Pour cela, Caroline Hirt et Christian Etter ont inventé le curateur qui n’existe pas. «Un programme qui butine le Web à notre place à la recherche de travaux susceptibles de nous intéresser», explique Christian Etter au sujet de HAL101, ce commissaire-robot d’exposition. «Il se base sur les artistes que nous exposons et le type d’œuvre que nous aimons. On dit «il», mais HAL pourrait tout aussi bien être «elle».»

A voir

MuDA, Museum of Digital Art, Pfingstweidstrasse 101, Zurich, 044 456 40 50, zrh.muda.com

Exposition Gysin-Vanetti, jusqu’au 21 août, ouvert du mardi au vendredi de 11h à 19h. Samedi et dimanche, de 10h à 18h.


Poésie numérique à la Maison d’Ailleurs

Samedi 20 février, l’institution qui prend de l’avance sur son temps vernit son exposition Danse avec les étoiles. Au programme, une exploration du futur à travers un choix d’œuvres digitales et poétiques, dont l’installation interactive XYZT d’Adrien M et Claire B et le projet de narration spatiale Sequenced développé par les Genevois de Apelab.

«Danse avec les étoiles», exposition du 21 février au 28 août, Maison d’Ailleurs, place Pestalozzi 14, Yverdon-les-Bains, 024 425 64 38, www.ailleurs.ch

Publicité