Critique

Un Trouvère hautement contrarié

Polluée par un public dissipé, la représentation a traversé des hauts et des bas. Du côté de la mise en scène, Alex Ollé ne parvient pas à sortir des spécificités de la Fura Dels Baus. Le décor magnifique mais envahissant d’Alfons Flores impose sa loi à des protagonistes privés de véritable direction d’acteur

Evidemment, tous attendaient Anna Netrebko dans le rôle de Leonora. Une bronchite aiguë l’a terrassée après deux représentations unanimement louées. C’est la soprano distribuée en alternance qui l’a remplacée, avant d’entamer la série de ses huit prestations à venir. Jeudi soir, Hui He se trouvait dans une situation de stress qu’on imagine sans peine, puisque le Trouvère était retransmis en direct dans les cinémas du monde entier et sur Radio Classique avant d’être rediffusé sur Mezzo live HD à partir du 18 février.

L’aigu tendu et l’intonation irrégulière dans les passages à nu, elle a dû affronter une bronca particulièrement dure sous l’oeil des caméras et l’oreille des micros. La chanteuse avait la partie difficile. Sa prestation n’en a pour autant pas été perturbée sur la fin, qu’elle a assurée avec vaillance.

Le spectateur enragé qui a hurlé en salle «Pas juste! La justesse!» alors que des «Salaud! Tu m’emmerdes! C’est facile dans le noir!» lui répondaient, aura donné au monde une bien piètre image de l’audience parisienne. Même si la chanteuse chinoise, pourtant très honorable, n’est pas comparable avec sa collègue d’origine russe, un tel acharnement ne saurait s’excuser.

Polluée par cet incident, la représentation a traversé des hauts et des bas selon l’angle de vue. Du côté de la mise en scène, Alex Ollé ne parvient pas à sortir des spécificités de la Fura Dels Baus. Le décor magnifique mais envahissant d’Alfons Flores impose sa loi à des protagonistes privés de véritable direction d’acteur.

Les volumes parallélipédiques, qui s’enfoncent dans le sol et se soulèvent de terre par câbles, constituent de formidables supports à l’imaginaire. Tantôt tombes, tranchées, parois, bâtiments ou objets volants que la lumière poétise, ils composent un univers guerrier spectaculaire. Mais ils délimitent aussi un espace contraignant, qui réglemente la circulation entre fils tendus et béances sur le plateau. Dans cette ambiance de danger, tout aurait été parfait si les chanteurs n’avaient pas l’air de s’orienter prudemment sur scène plutôt que de s’inscrire dans un vrai projet théâtral, psychologique et humain.

En fosse, le ton est sec, cinglant, nerveux et parfois décalé avec le choeur. Daniele Callegari ne semble pas s’intéresser aux vibrations intimes des âmes, à la sensualité corsetée des sentiments et à l’angoisse sournoise des situations. Son sens du drame n’évolue qu’en deux dimensions.

A l’aune vocale, les rôles principaux composent un brillant brelan d’as. Ludovic Tézier, dont la prise du Conte di Luna était attendue, s’impose sans mal. Voix tranchante, projection maîtrisée et intensité vocale tenue, le baryton aborde le rôle et la jalousie avec héroïsme, malgré un jeu encore un peu rigide. Reine du plateau, l’Azucena bouleversante d’Ekaterina Semenchuk détient, avec le Manrico éclatant de Marcelo Alvarez, le prix de l’incarnation et de l’expressivité tant musicale que scénique. Avec Roberto Tagliavini au beau timbre boisé et à la voix saine (Ferrando), une Inès bien campée par Marion Lebègue et un choeur homogène, le chant a finalement remporté une partie fort contrariée.


Opéra Bastille les 15, 20, 24, 27, 29 février, 3, 6, 10 et 15 mars.

Publicité