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Un livre éco, quelle horreur!

Les meilleurs livres de l'année sont rarement traduits dans la langue de Molière. Pour les uns, c'est le fruit d'un sentiment de la supériorité du modèle économique français, pour d'autres une question de temps de traduction ou plutôt institutionnelle

Les best-sellers économiques en anglais ne sont pas traduits en français… ou si rarement. Livre de l’année 2015 pour le Financial Times, Rise of the robots, qui analyse le potentiel des robots et de l’intelligence artificielle, est traduit en allemand, mais pas en français. Les cinq livres 2015 recommandés par Fortune, des ouvrages de management ainsi que les leçons de gestion des armées par le général Stanley McChrystal, devraient rester dédiés au public anglo-saxon. De même que la moitié des préférés de Bill Gates.

Lire l'éditorial:  Pourquoi le Français n’aime pas l’économie

Si vous cherchez sur Amazon.fr un ouvrage qui indique «comment devenir millionnaire», ou simplement «devenir riche», le dernier remonte à 2013, à moins de choisir Comment gagner de l’argent sans travailler, de Michael Ferrari, ou de remonter au Comment devenir riche de Donald Trump (2005). Les biographies de Steve Jobs et d’Elon Musk (Tesla) sont disponibles, de même que les mémoires de Ben Bernanke (Réserve fédérale). Certains succès globaux sont aussi traduits, comme Les Innovateurs de Walter Isaacson, une saga des aventures industrielles, parue en français en octobre aux Editions JC Lattès, ainsi que Le Deuxième Age de la machine (Editions Odile Jacob), d’Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee. Mais ils font figure d’exception. L’éditeur Odile Jacob promet toutefois pour le 16 mars la sortie en français du livre des deux Prix Nobel d’économie, George Akerlof et Robert Shiller, Marchés de dupes, qui décortique l’économie de la tromperie et de la manipulation.

Le temps de traduction et de lancement sur le marché local freine l’exercice. Mais, à part Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, l’économiste français rendu célèbre pour son combat contre les inégalités, les meilleurs livres économiques de 2014 du Financial Times sont encore absents de l’édition française. Impossible de trouver une traduction de Creativity, Inc., de Dragnet Nation, une enquête sur le déclin de la sphère privée, ou de Hack Attack, sur les pratiques du magnat de la presse Rupert Murdoch.

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Comment expliquer l’absence des idées économiques, managériales et libérales en France? Voici les six principales raisons de ce choix.

Raison 1: En France, la primauté du politique

Le public français veut tout savoir de ses politiciens et n’a que faire de la gestion. «Pour les intellectuels français, la gestion et l’économie ça n’existe pas. La seule chose qui compte c’est comment le tout-puissant Etat impose sa volonté aux dirigeants d’entreprise et à l’économie de marché», explique Charles Gave, auteur de Des Lions menés par des ânes et président de l’Institut de libertés, à Paris. Ainsi, dans les librairies françaises, on tombe immédiatement sur La France pour la vie de Nicolas Sarkozy, Faire de François Fillon et Murmures à la jeunesse de Christiane Taubira ou un livre sur François Hollande comme François le petit. Mais très peu d’économie. Charles Gave poursuit: «Les intellectuels français produisent des livres sur ceux qui les paient, voilà tout. Comme le disait Raymond Boudon, les intellectuels français n’aiment pas le libéralisme parce que dans un régime libéral ils seraient payés à leur vraie valeur. Vous imaginez le drame!»

Raison 2: Un système français centré sur les romans

La France privilégie les romans et dispose de deux rendez-vous littéraires majeurs que ne connaissent pas d’autres pays, les deux rentrées littéraires, nous explique un porte-parole des Editions JC Lattès. Les prix littéraires, du Goncourt au Renaudot en passant par le Prix de l’Académie, contribuent à privilégier les romans au détriment des essais. La presse révèle un même fossé. La chronique livresque du Financial Times et celle de The Economist mettent en avant les essais et non la fiction. «C’est lié à la culture. D’ailleurs les médias comme le Wall Street Journal et The Economist sont la référence autant que le Washington Post, alors qu’ici en France la presse économique est comprise comme spécialisée», indique-t-il. Le système de recommandation d’ouvrages par les managers est aussi une spécialité anglo-saxonne qui soutient les livres de gestion.

Raison 3: La rotation rapide des titres

Selon les dires d’un éditeur, la structure de la diffusion du livre aujourd’hui et la rotation trop rapide des titres enlèvent toute chance à un type de livre que le libraire a pris l’habitude de ranger au fond à droite, au milieu des livres de management. Sa faible exposition et donc sa faible vente provoquent son retour rapide. Autant de raisons pour l’éditeur d’éviter de prendre le risque de traduire un tel livre.

Raison 4: L’imperméabilité au discours libéral anglo-saxon

Il n’est pas impossible que le public français soit devenu imperméable au discours libéral. Depuis cinq ans, l’unique livre économique à avoir obtenu un succès important est Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, paru fin 2013, bible de l’antilibéralisme. Et encore son succès est-il mesuré, bien moindre qu’aux Etats-Unis. Le livre ne figure plus dans les 1000 meilleures ventes de 2015. Et l’un des livres figurant sur la liste des meilleurs en 2015 du Financial Times, Inequality: What Can Be Done, d’Anthony Atkinson, a déjà été traduit en français, accompagné d’une préface de Piketty.
La France place au sommet de la hiérarchie son système économique et son marché du travail hyper-réglementé, contraire à la flexibilité anglo-saxonne. «Il est tout d’abord certain qu’il y a en France une forte réticence à l’égard des idées libérales», confirme Pascal Salin, auteur de Revenir au capitalisme, pour éviter les crises. L’économiste observe aussi une méfiance à l’égard de ce qui vient du monde anglo-saxon. «Ces deux réactions se combinent: l’anti-américanisme repose sur le fait qu’on assimile Etats-Unis et libéralisme – ce qui est de moins en moins vrai… – et que, par ailleurs, on a un complexe collectif à l’égard d’une grande puissance, exprimée sous le terme d’impérialisme américain», explique le penseur libéral. Une anecdote: quand il était étudiant en doctorat, il avait créé avec quelques amis le «séminaire de théorie économique Jean-Baptiste Say» (pour bien marquer notre attachement au libéralisme, ce qui était alors une provocation). Les professeurs leur reprochaient d’être «à la remorque de l’impérialisme américain». Ils prétendaient qu’il fallait faire une «science économique française». «Les choses ont évolué, mais ce sentiment subsiste peut-être», affirme Pascal Salin.

Raison 5: Un autre système de promotion pour réussir dans une entreprise

Les étudiants lisent rarement les ouvrages anglo-saxons qui permettent de grimper les échelons au sein des entreprises parce que les lois de la réussite sont différentes en France, explique Cécile Philippe, auteure de Trop tard pour la France?, et directrice de l’Institut Molinari. «Je ne pense pas que ce soit le manque d’intérêt du grand public pour les idées libérales qui explique ce phénomène. Si je me base sur mon expérience, celle des laboratoires d’idées, j’ai souvent constaté que les méthodes anglo-saxonnes étaient tout à fait inapplicables en France», observe-t-elle. «Il y est extrêmement difficile de monter un projet sans avoir un réseau bien établi. Tout se passe souvent dans les coulisses, dans les rencontres, dans les salons. C’est beaucoup plus feutré et fermé. Il faut connaître les bonnes personnes pour être introduit, appartenir à certaines écoles, à certains réseaux», selon l’économiste. Le processus est plus transparent dans les pays anglo-saxons. Même si le capitalisme de connivence américain est très présent, il reste possible de partir de rien et de réussir. Dans les pays francophones continentaux, ces recettes ne fonctionnent pas. On ne parle pas le même langage. C’est aussi une raison pour laquelle de nombreux jeunes préfèrent quitter la France pour tenter leur chance ailleurs. L’explication est donc institutionnelle. Quand il s’agit de réussir un projet ou de créer une entreprise, les rouages institutionnels sont importants et aucun livre ne peut y aider.

Raison 6: L’anglais mieux maîtrisé

Il existe aussi un autre phénomène: les Français, jeunes ou d’âge moyen lisent mieux l’anglais qu’autrefois. Ils ont directement accès aux ouvrages en anglais, ce qui rend moins nécessaire leur traduction.

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