Exposition

L’art, c’est aussi une histoire de toucher

Le Musée Tinguely, à Bâle, raconte la manière dont le sens tactile participe des arts visuels. Une visite éprouvante et fascinante

Si les expériences tactiles, réelles ou suggérées peuvent être comprises comme autant d’embûches sur le parcours habituel d’une exposition de musée, l’accrochage généreux de «Prière de toucher», au Musée Tinguely de Bâle, promet une visite captivante, et souvent dérangeante. Ce deuxième volet – après «L’odeur de l’art» – d’un cycle dédié aux cinq sens révèle, au fil de 220 propositions réparties dans 22 salles, comment les arts «visuels» actionnent également cette corde ultrasensible qu’est le toucher.

Aucun répit n’est laissé au visiteur au fil du cheminement qui conduit de Javier Téllez à Augustin Rebetez ou, dans un registre plus provocant, de Doubting Thomas de Michael Landy, où le doigt de l’apôtre en proie au doute vient non seulement toucher, mais littéralement secouer, à grand bruit, le buste d’un mannequin présenté comme le Christ, à la «Sculpture tactile», réalisation d’un projet d’Yves Klein. Ce dernier dispositif, au terme de la visite, laisse un souvenir troublant, et ravivera peut-être, pour les rares personnes à l’avoir expérimenté, les sensations éprouvées lors du passage serré entre les corps nus de Marina Abramovic & Ulay à l’entrée d’une galerie – performance que rappelle un film montré dans une des salles.

Sein en mousse

Avec plus de distance, mais non moins d’acuité, les objets surréalistes écorchent déjà, intérieurement du moins, la peau de la bienséance et d’un quant-à-soi qui relève de la sphère intime. Ainsi du «Cadeau» de Man Ray, sous la forme d’un fer à repasser bardé de pointes, qui mettra en pièces les vêtements, et l’amitié, au lieu de les lisser, ou, sous une apparence plus douce, ce souvenir du «Déjeuner en fourrure» de Meret Oppenheim, devenu une manière d’ex-voto. Sans parler de la pièce de Marcel Duchamp qui donne son titre à la manifestation: «Prière de toucher», couverture-objet de l’édition du catalogue de l’exposition «Le surréalisme en 1947», sous la forme d’un sein en mousse rose qui appelle le toucher. Le sein, le bout du doigt, véritable machine à sentir, la bouche, la langue, la peau entière – l’organe le plus grand de notre corps – permettent, avec plus d’intensité que les yeux peut-être, de découvrir le monde. En témoignent quelques travaux qui impliquent des aveugles, notamment une vidéo de Javier Téllez tournée en noir et blanc.

Hormis quelques installations qui intègrent physiquement le spectateur, devenu acteur, tel le bel environnement repris de Jean Tinguely, formé de grands ballons blancs parmi lesquels un public joueur est invité à évoluer, la majorité des œuvres exposées font l’économie du contact direct. Du moins pour le spectateur, car les artistes, eux, paient souvent de leur personne, parfois dans des expériences limites. Tels l’actionniste viennois Günter Brus étouffant sous des couches d’eau et de peinture, Regina José Galindo inscrivant à même sa chair le signe de la violence faite aux femmes («Perra», 2005), Jeroen Eisinga éprouvant, au cours d’une performance durant laquelle il laisse un essaim d’abeilles se poser sur son corps nu, y compris le visage, une sorte de transe mystique – en dépit de la trentaine de piqûres récoltées («Springtime», 2010-2011).

Pouvoir de l’imaginaire

La douleur et le plaisir, la chaleur («Heat», de Jan van Munster, où un «rayon» de forme épurée diffuse lumière et chaleur) et l’harmonie (une statuette chinoise portant les points d’acupuncture), les effets du toucher sont divers, et ont en commun de ne pas laisser indifférent. Même quand les doigts qui palpent sont d’un robot: le «robot aveugle» de Louis-Philippe Demers tente de capter l’image de la personne qui lui fait face en explorant délicatement ses traits et ses expressions. La morale de l’exposition est que notre perception de l’art est certes «oculocentrique», mais qu’une certaine synesthésie participe de la jouissance esthétique. De plus, comme la plupart des pièces exposées illustrent le fait qu’on peut sentir sans sentir, par le pouvoir du mental, l’ensemble démontre, tout bonnement, le pouvoir de l’imaginaire.

Lorsque Guillaume Paris, dans son installation vidéo baptisée «Totem», qui implique des personnages de dessins animés, nous fait ressentir le vertige d’une chute sans fin, les images qui défilent, la sensation du passage de l’air, les yeux qui pleurent et le temps qui s’étire, c’est toute la conception des «beaux-arts» comme une somme d’œuvres offertes à la contemplation qui bascule dans le vide.

«Prière de toucher. Le tactile dans l’art». Musée Tinguely. Ma-di 11-18h. Jusqu’au 16 mai. www.tinguely.ch

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