Photographie

3 milliards de pékins, et moi et moi et moi

Le Musée de l’Elysée présente une ambitieuse exposition sur le thème de l’anonymat dans la ville, avec une trentaine de travaux issus de sa collection

Prendre de la hauteur pour regarder la ville. Aussitôt, les hommes deviennent fourmis et leur ballet insensé. Se pencher un peu pour distinguer les individus. Un SDF est blotti sous un pont. La ville a ses fantômes. Des adolescents portent le même blouson. La ville a ses uniformes. Une grand-mère fume une cigarette en terrasse. La ville a ses libertés. Elle rassemble, elle isole, elle oppresse, elle affranchit. Agglomérat de quidams sur une surface restreinte, laboratoire social et culturel, la cité a inspiré romanciers, cinéastes ou photographes. Le Musée de l’Elysée a trouvé dans ses collections de quoi lui consacrer une fascinante exposition.

«La thématique de la place de l’individu dans la ville a très vite émergé en consultant les fonds et avec elle celle de l’anonymat, complexe et multifacettes. Cet angle nous permet de montrer nos collections tout en entamant une réflexion plus sociologique», souligne la commissaire Pauline Martin, qui a réussi à produire un discours cohérent à partir de travaux extrêmement divers. L’exposition est sous-titrée «Petite grammaire photographique de la vie urbaine» car, au-delà de l’espace laissé aux urbains, c’est la manière dont ils sont considérés par les photographes qui est questionnée.

En guise de préambule, une image de Hans Wilschut, acquise avec deux autres pour compléter le propos d'«Anonymats d’aujourd’hui». Sur la façade d’un immeuble photographiée en plan serré, des dizaines de fenêtres étalent leurs grillages blancs et leurs stores verts. Promiscuité, uniformité; l’observateur pourrait se trouver face à des cages à lapins. Approchez-vous. Les rideaux diffèrent un peu, il y a du linge accroché à la rambarde ou une antenne parabolique; maigres marges de manœuvres.

Uniformes, dimensions inhumaines, liberté…

L’exposition, ensuite, est découpée en six sections. La première pointe avec des séries les costumes qu’enfilent les citadins et les postures qui vont avec. C’est l’habit qui fait le moine, social ou professionnel, le vêtement qui annexe le corps au groupe. Aimée Hoving a demandé à des avocats genevois de poser dans leur bureau. Spontanément, ils se sont assis derrière leur table de travail, ont placé les mains sur le meuble ou sur un livre. Les vendeuses de cosmétiques de Raphael Hefti présentent les sourcils bien épilés et le maquillage impeccable tandis que les vendeurs ambulants de Mexico s’effacent derrière leurs chariots brinquebalants, photographiés par Elisa Larvego.

Si l’uniforme est déjà un début d’oppression, la division suivante évoque la dimension inhumaine de la ville, à travers des manipulations photographiques. Avec un temps de pose très long aux heures de pointe, Alexey Titarenko transforme les habitants de Saint-Pétersbourg en une masse grouillante, indistincte. L’effet bascule de Miklos Gaál change les urbains en pions. Un rayon X anonyme réalisé en 2000 à la douane de Calais mue les migrants en marchandises parmi d’autres, dans le ventre d’un camion. Les clichés très retravaillés de Kristoffer Axén, eux, font de New York une mégalopole de bande dessinée inquiétante.

A travers des vidéos, une troisième partie évoque la liberté que peut conférer l’anonymat. Là, paradoxalement, un travail de Nadja Groux met en scène trafic de drogue et prostitution à Harlem. Puis c’est la singularité dans la foule qui est recherchée, avec les clichés humanistes de Thomas Kern sur les SDF zurichois des années 1990 ou les témoins des attentats du 11 septembre 2001, tirés de l’anonymat par le drame. «Le regard est bienveillant. On essaie ici de rendre sa dignité à l’anonyme, d’en faire quelqu’un plutôt que de le désincarner», estime Pauline Martin.

Un «logis» aménagé par un couple de sans-abri

Dans le prolongement, «Anonymats intimes» présente le «logis» aménagé par un couple de sans-abri dans le tunnel du métro new-yorkais (Andrea Star Reese), les intérieurs de personnes décédées sans entourage (Micke Van de Voort), les riches immigrés juifs iraniens de Los Angeles (Anoush Abrar) ou encore les enfants uniques des familles aisées des mégalopoles chinoises (Su Sheng). La sélection aurait pu s’intituler «Anonymats solitaires».

Les «Anonymes associés», enfin, terminent l’exposition sur une note plus ludique. «Dans la ville, les anonymes n’arrêtent pas de se rencontrer. Ils sont tout le temps ensemble mais ne se connaissent pas. On est loin du schéma de la tribu ancestrale soudée», note encore Pauline Martin. Ici, pas de street photography au sens classique du terme, mais des manipulations pour appuyer le message. Et l’on en revient aux uniformes du début. Pablo Zuleta Zahr pose son appareil à une station de métro berlinoise des heures durant. De la foule d’individus photographiés, il ne garde ensuite que les hommes en rouge, les femmes en bleu etc. et recompose une multitude artificielle, sur des tirages exposés en mosaïque. Même procédé pour le duo LawickMüller, qui sélectionne les hommes et femmes d’affaires ou les jeunes portant un casque sur les oreilles. Julien Benard, lui, a photographié pendant huit ans les fenêtres de l’entreprise située en face de chez lui. En quelques images, il suggère un scénario dans le local de la photocopieuse. Ce couple est-il en train de s’embrasser? Sont-ils officiellement ensemble? Le type qui fouille la poubelle a-t-il jeté un document par erreur ou prépare-t-il un mauvais coup? Les cancans ne sont pas l’apanage de la campagne.


Anonymats d’aujourd’hui: «Petite grammaire photographique de la vie urbaine», jusqu’au 1er mai au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Brochure d’accompagnement de l’exposition vendue 6 francs.

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