Scènes

Eric Devanthéry, Tchekhov en pente douce

Pour inaugurer sa direction de la salle genevoise, le metteur en scène monte Les Trois sœurs. Une jolie musique intérieure, mais pas assez d’ardeur

Eric Devanthéry est, pour trois ans, le nouveau directeur du Théâtre Pitoëff, salle genevoise qui porte le nom de l’illustre couple de théâtre russe qui l’a dirigée entre 1917 et 1922. C’est bien sûr en pensant à eux que le metteur en scène a choisi de monter «Les Trois sœurs» de Tchekhov pour frapper ses trois coups. Une pièce de la maturité, l’avant-dernière avant «La Cerisaie», qui raconte le mortel ennui d’une fratrie. Plutôt une petite musique, donc, qu’une symphonie. On aurait pu imaginer une partition et une direction plus flamboyantes pour lancer la saison. La pente douce, c’est bien, c’est humain, mais question fougue et feu, il y a mieux.

Irina, formidable Laurie Comtesse au corps poignant et à la voix rauque, déjà remarquée dans Les acteurs de bonne foi. Olga, Pascale Güdel, une beauté énigmatique, quelque chose de l’actrice française Dominique Reymond. Et Macha, jouée par la toujours très juvénile et palpitante Rachel Gordy. Ce sont elles les trois sœurs qui se meurent d’ennui loin de Moscou et vont petit à petit laisser le terrain domestique à Natacha (sculpturale Marie-Eve Musy), compagne du frère, Andreï. Ici, déjà, intervient un choix dramaturgique étonnant. Ce frère unique est incarné par la menue Charlotte Dumartheray. Certes artificiellement grossie dans un pull jaune canari, mais tout de même très féminine. Pourquoi? «Car Andreï est un personnage d’homme qui ne parvient pas à sortir de l’enfance et qui se trouve comme dépossédé de sa masculinité par ses sœurs», répond Eric Devanthéry.

Cette étrangeté ne vient pas seule dans le décor en pente de Lauren Fodor qui raconte la glissade vers l’inertie. L’autre bizarrerie tient dans le choix de transformer l’enfant de Natacha et d’Andreï en petit chien. Bobik n’est pas un nouveau-né ici, mais un chiot dont la fragile santé inquiète la roturière Natacha. Pourquoi ce choix? «Cela montre que le couple ne consomme pas son mariage, ou du moins n’est pas parvenu à avoir un enfant, explique le metteur en scène. Car pour moi, Sofia (Sofotchka) n’est pas la fille d’Andreï, mais de Protopopov.»

On le voit, Eric Devanthéry a une approche très intime et très contemporaine de ces personnages dont le langage a été actualisé par la traduction directe, parfois crue, de Katia Akselrod. Il ne s’agit pas de projeter Tchekhov vers la salle, mais au contraire d’inviter ses comédiens en bande à pratiquer un jeu sur soi, réflexif, jusqu’à la nonchalance parfois. Le traitement anachronique du bal masqué témoigne encore de cette vision décomplexée. Ca marche? Oui, pour l’intimité et cette petite musique tchekhovienne qui alterne si bien les sujets dérisoires et les sujets existentiels. Mais ce jeu au spleen léger et chanté (musique de Marc Berman) a aussi les défauts de ses qualités. Par moments, on écoute attentivement cette communauté, par moments, on oublie de l’écouter.

Les Trois sœurs, jusqu’au 26 février, Théâtre Pitoëff, Genève, 022 808 04 50, www.pitoeff.ch

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