Littérature

Edouard Louis, le gay vengeur

L’écrivain français a été la sensation de la rentrée littéraire 2014 avec «En finir avec Eddy Bellegueule». A 23 ans, il publie son second roman, «Histoire de la violence». Il sera à Genève mercredi pour une rencontre au Théâtre de l’Usine avec le philosophe Geoffroy de Lagasnerie

«J’ai envie d’écrire des livres risqués.» C’est réussi. Edouard Louis est né Eddy Bellegueule dans une Picardie qui vote volontiers FN. Dans le lumpenprolétaria d’Hallencourt, on a moqué ces airs efféminés, on l’a exclu, il a dû prendre la fuite. Tout ceci est raconté dans «En finir avec Eddy Bellegueule», sensation de 2014, plus de 300 000 exemplaires vendus et 18 traductions dans le monde. Depuis cette période, le jeune homme de 23 ans a dévoré la littérature, s’est passionné pour les travaux de Pierre Bourdieu et a suivi les cours du sociologue Didier Eribon. Il a fini l’Ecole normale supérieur avec 18,5 de moyenne et été nommé, à 21 ans, directeur de collection aux Presses Universitaires de France.

En se donnant de grands airs, des lavallières nouées autour du cou, il a tenté de s’intégrer dans le milieu germanopratin. Mais vécu parfois sans le sou, et sans rien dans l’estomac, «blanc comme le suaire de Turin». Qu’importe, il était dans le Paris mythique et fantasmé de Sartre, de Beauvoir, Foucault. Les portraits de ces derniers sont suspendus aux murs de son petit appartement, dans le Marais, où il nous avait reçus. Il avait proposé du coca et parlé d’une manière étonnement posée, intelligente et visionnaire, de littérature, d’amour et de sociologie, en mâchant discrètement un chewing-gum.

«Eddy» lui colle toujours à la peau

Eddy Bellegueule a été liquidé en 2014. L’écrivain a changé de nom pour devenir Edouard Louis. Mais Eddy lui colle toujours à la peau: on le retrouve, cette année, dans Histoire de la violence. L’écrivain raconte le viol et la tentative d’assassinat qu’il a subi de la part du fils d’un immigré kabyle, le soir du réveillon de Noël 2012. Reda, amour ambigu et magnétique, lui révèle son propre statut de transfuge social. C’est une matière romanesque inflammable, mais Edouard Louis sait ce qu’il fait. «Les risques d’écrire un tel livre, je les ai pensés, je les ai intégrés. J’avais peur de raconter l’histoire d’un garçon Kabyle, qui a essayé de me tuer. Il y a tellement de discours stigmatisants et racistes, je n’avais pas envie que mon livre soit récupéré, qu’il me soit volé.» Alors il développe une construction littéraire qui neutralise toute lecture raciale ou ethnique. Mieux, il s’insurge contre elle. «Ce que je raconte est restitué dans le processus global de la violence qui concerne toute la société.»

Comment continuer de captiver lorsqu’on a tutoyé le succès si jeune? Comment faire face à la pression, aux attentes suscitées? Il a trouvé: travailler sans relâche. Même s’il a le levé proustien et bohème (jamais avant 11 heures ou midi), il enchaîne les heures d’écriture et de lecture, douze par jour. Enfin, il s’entoure d’amis.

Manuel Tornare en chaperon

Le conseiller national Manuel Tornare, ancien maire de Genève, en fait partie. Lors sa venue en janvier pour une rencontre à la Maison Rousseau de la littérature, Edouard Louis pouvait compter sur le soutien de ce chaperon auquel rien n’échappait, et qui lui conseillait d’ôter son pull au motif enfantin (mais branché) de robot, pour «faire plus sérieux».

Les deux hommes se sont connus à Barcelone, autour du bar d’un hôtel, en évoquant Barthe. C’était il y a plus de trois ans, Edouard Louis n’avait pas encore publié. Le politicien, qui a été l’élève de Barthes à Genève, était d’abord septique. «Au début, j’ai pensé que c’était un petit Français qui cherchait à nous impressionner avec ses références intellectuelles, mais j’ai réalisé qu’il était réellement d’une culture et d’une intelligence exceptionnelle.»

Une grande amitié est née. «Je le considère un peu comme mon fils.» Manuel Tornare lui fait connaître Genève et le Festival de Locarno. Dans le téléphérique, au-dessus de la ville tessinoise, Edouard Louis redevint un gamin et se met à rire, pour rien. Parfois, il a de nouveau 23 ans.

Le député lui fait connaître «deux ou trois intellos genevois», notamment François Jacob, spécialiste de Rousseau. Une rencontre a également lieu à Strasbourg avec plusieurs politiciens suisses, le Neuchâtelois Jacques-André Maire, le Zurichois Martin Naef, le Valaisan Mathias Reynard. Tous sont fascinés. Mathias Reynard fait venir l’écrivain en Valais, pour une séance de dédicace à la librairie la Liseuse, à Sion, en 2014.

Au cœur d'une polémique

Mais les prodiges agacent. On cherche la faille. Le Nouvel Observateur, dans un article malheureux, l’accuse de mentir sur son passé. Depuis, Edouard Louis se protège. Le jeune homme est devenu intransigeant si on le déçoit et seules quatre ou cinq personnes ont sa confiance. Son modèle, revendiqué avec un mélange d’absolu et d’ingénuité, c’est encore Sartre. Le Sartre qui refusa les compromissions et le prix Nobel. Alors Edouard Louis refuse. Il dit non à «On n’est pas couché» et au «Grand Journal» de Canal +. Il s’oppose avec fracas à l’historien Marcel Gauchet, suscitant la polémique.

Lorsqu’il est devant son public, il ne joue pas une musique apprise par cœur. Non, il se met à chaque fois en danger. En janvier, dans l’arrière-salle de la Maison Rousseau, à Genève, en attendant que le public, nombreux, s’installe, il était anxieux. Touchant de trac et de timidité, de générosité envers ceux qui étaient venus l’écouter.

Il revient à Genève ce mercredi 17 février pour une discussion avec le philosophe Geoffroy de Lagasnerie, au Théâtre de l’Usine, Rendre justice/faire violence. «Geoffroy est à la fois un ami très proche, et par ailleurs, quelqu’un avec qui je pense. Je veux dire que j’élabore mes livres en en parlant avec lui, en confrontant mes idées aux siennes, et il fait la même chose.» Oui, Edouard Louis croit à l’amitié. «Dans la création littéraire et intellectuelle, il est très important de construire des groupes, des solidarités, des dynamiques. On le voit bien dans l’histoire, avec par exemple le Nouveau roman, ou la période Beauvoir-Sartre-Genet.» L’amitié et le travail sont les seuls repart contre la violence qui l’habite et se retourne parfois contre lui. Lorsque le doute s’immisce et que la mélancolie le rattrape. Edouard Louis n’en a pas fini de fuir la violence et de se venger d’elle, en l’écrivant.

«Rendre justice/faire violence», discussion avec Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, 17 février, 19 heures, Théâtre de l’Usine, Genève. Coulouvrenière 11, Genève.

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