Votation

Un musée et sa cour au cœur des débats

Le 28 février, les Genevois doivent se prononcer sur l’avenir du Musée d’art et d’histoire. Le débat est rude. Tentative d’éclaircissement

Malgré les jolies couleurs sur la brochure de votation pour rappeler qu’il s’agit de culture, la question posée aux électeurs de la Ville de Genève n’en demeure pas moins terriblement technocratique. «Acceptez-vous les délibérations I-IV (PR 1073) du Conseil municipal de la Ville de Genève, du 20 mai 2015, autorisant l’ouverture de crédits pour un montant total brut de 131 421 500 francs destinés à la restauration et à l’agrandissement du Musée d’art et d’histoire (dont à déduire un montant total de 67 500 000 francs composé d’une subvention et d’apports de tiers, soit un montant net de 63 921 500 francs)?» Alors, quand on n’a pas vraiment suivi les années de débats qui ont précédé, comment comprendre les enjeux derrière les chiffres? Et si on les a suivis, comment s’en dépêtrer?

Lire aussi:  A ceux qui disent non au nouveau Musée

Le projet architectural

Dessiné par Marc Camoletti, ouvert en 1910, le Musée d’art et d’histoire n’a jamais fait l’objet d’une rénovation complète. Pour la section genevoise de Patrimoine suisse, opposée au projet, il est rare «qu’une telle historicité, une telle substance et une telle cohérence architecturale nous parviennent presque intactes». C’est notamment pour parer à ses critiques et à celles de la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS), que le projet présenté en 2000 a été largement retouché.

Le projet de Jean Nouvel, allié pour l’occasion aux architectes genevois Jucker MRH et Diserens von Kaenel, résultait alors d'un concours ouvert, suivi d'un second tour sur invitation. Il proposait d’empiler des galeries suspendues, enfichées dans la façade, dans la cour intérieure, dont la spécificité est d’être à un niveau inférieur à l’entrée principale, rue Charles-Galland. Depuis, le projet a changé. La construction dans la cour, soit 5000 m² de surface, vise la réversibilité, même si cela est discuté par les opposants. Un plateau couvre la cour, posé sur quatre poteaux, une couverture la surplombe, posée sur l’arase – le sommet – des murs intérieurs. C’est à cette toiture largement vitrée que sont suspendues des mezzanines, très en transparence. Tout en haut, un restaurant panoramique de 100 places. Selon les défenseurs du projet, la cour est magnifiée, selon les opposants, elle est massacrée.

Une extension en sous-sol s’est ajoutée au programme de départ. Une entrée dans la cour des Casemates, à l’arrière du musée, pour le public, mais aussi pour un meilleur acheminement des œuvres, donnera accès au forum, de 300 places, et aux espaces d’exposition actuellement en sous-sol, agrandis par une excavation sous la cour du musée et sous celle des Casemates.

L’explosion des coûts

Les premiers chiffres articulés en 1998 au Conseil municipal tournaient autour de 10 millions de francs, mais passèrent très vite à plus de 40 millions de francs. Aujourd’hui, les Genevois votent sur plus de 131 millions de francs, dont ils devraient payer moins de la moitié. Il ne s’agissait au départ que de réhabiliter un bâtiment en mauvais état. Depuis, le projet a évolué. Ce programme plus complexe permet, tout en allégeant l’emprise du bâtiment de Jean Nouvel dans la cour, de faire place à des collections supplémentaires, notamment celles de l’ancien Musée d’horlogerie, fermé pour des raisons de sécurité après son cambriolage en 2002. Celles aussi de la Fondation Jean Claude Gandur, liées à un important partenariat public privé.

L’accord avec Jean Claude Gandur

Le partenariat avec la Fondation qui gère les collections de Jean Claude Gandur, cet amoureux des arts qui doit sa fortune à l’exploitation pétrolifère en Afrique, a compliqué les enjeux. La Convention, signée pour 99 ans, liant la Ville à la Fondation Gandur pour l’art (FGA) a été discutée jusqu’au dernier moment. La dernière version date du 12 janvier. La FGA «est disposée à faire don» de 20 millions de francs pour l’agrandissement du bâtiment Charles-Galland, devisé à 53 millions de francs. Si les collectes de dons sont insuffisantes – ce qui est le cas – la FGA verserait jusqu’à 40 millions de francs, au fur et à mesure des travaux.

Par ailleurs, 50% au minimum des objets de la collection d’antiquité de la FGA seront insérées dans les collections du MAH selon l'accord entre les conservations et directions des deux institutions. Des œuvres de la collection des beaux-arts (essentiellement de l’abstraction française de l’après-guerre) seront également exposées en permanence sur 150 mètres linéaires. La FGA décide de la nature de ces objets. Il s’agit d’un prêt gratuit si ce n’est que la Ville devra pourvoir à la conservation et l’accompagnement (étude, visibilité). La Ville mettra à disposition de la FGA 80 m² de bureaux.

La Fondation posera une plaque avec son logo à l’entrée du musée. Tous les supports de communication, du papier à lettres au site internet du MAH porteront la mention «en partenariat avec», suivie du logo de la FGA. Le nouvel espace d’exposition dans la cour du musée portera ad eternam le nom «Espace FGA». Même si la convention n’est pas reconduite dans 99 ans.

La part des collections de la FGA non exposée sera conservée dans les réserves de la Ville.

Le projet scientifique

Là aussi, le planning est serré. Un «projet scientifique et culturel» a été dévoilé en janvier. Il se base sur l’idée d’une «encyclopédie moderne», cohérente avec l’histoire pluridisciplinaire du musée et avec la conception architecturale développée par Jean Nouvel. Il s’agit toutefois de développer plus qu’aujourd’hui des points de rencontres entre les collections et les époques, de favoriser l’interprétation contemporaine des collections et pas seulement leur déploiement en vitrines.

Quatre axes de lecture, quatre parcours, seront proposés aux visiteurs, selon les domaines, la chronologie, des thématiques, et selon les spécificités genevoises, mises en avant. Par ailleurs, le MAH promet deux grandes expositions temporaires (de 800 à 1500 m²) chaque année, et d’autres mineures. Selon Jean-Yves Marin, le directeur du musée, le nouveau bâtiment pourrait permettre de renouveler beaucoup plus régulièrement les pièces présentées. Jusqu’à 30%, alors que peu de musées dépassent les 10% de renouvellement annuel. Les collections comptent aujourd’hui 650 000 objets, dont plus de la moitié sont des estampes.

Certaines informations restent assez abstraites, ce qui peut sembler juste si l’on prend en compte le fait que ce sera une équipe largement renouvelée qui gérera le musée à sa réouverture, et que les concepts de muséographie évoluent sans cesse. Certains opposants craignent même que, déjà, l’empreinte de Jean Nouvel soit trop forte pour permettre l’évolution souhaitée.

Après le 28 février

Si un oui sort des urnes, les travaux commenceraient l’an prochain, après le déménagement dans des réserves des pièces exposées actuellement, pour une réouverture d’ici 2022 ou 2023, avec une augmentation des frais de fonctionnement inévitable mais qui est encore difficile à chiffrer. Cette chronologie est valable à condition que le projet ne doive pas faire face à de nouveaux blocages. Les opposants observent en effet à la loupe la moindre faille dans le processus. Ils en ont déjà listé quelques-unes susceptibles de leur permettre de lancer des recours.

Si un «non» sort des urnes, il faudra très vite faire le point. Et soit lancer une réhabilitation minimaliste et s’en contenter, soit trouver d’autres solutions d’agrandissements. Patrimoine suisse a lancé des pistes, qui consistent à creuser sous la promenade de l’Observatoire, entre le musée et Rive, et à récupérer le bâtiment du boulevard Helvétique, actuellement occupé par la Haute école d’art et de design. Sami Kanaan, conseiller administratif en charge de la culture, répète dans chaque débat et interview que ce sont des solutions difficiles et coûteuses à mettre en œuvre avant longtemps.

De toute façon, «si les travaux n’ont pas commencé le 10 mars 2018, la convention est réputée caduque», est-il écrit dans la convention entre la Ville et la FGA.

Publicité