Caractères

Accolade littéraire

Ce que quelques lignes peuvent dire de la critique littéraire, de la lecture et de la beauté. 

«Cher Emmanuel,
Je ne sais pas quoi vous dire. J’ai passé deux jours uniquement avec vous, ne vous quittant que pour marcher dans la forêt avec mon chien, poursuivi par votre livre. Ma dernière nuit a été blanche. Vous étiez trop près.

J’ai eu ce matin, lors de ma promenade quotidienne, une grande envie de vous voir. Il me semble que si vous aviez été là je vous aurais serré dans mes bras. Et nous n’aurions pas dit un mot d’Un Roman russe.»

C’est une lettre de Michel Déon à Emmanuel Carrère. L’auteur de Limonov et du Royaume la reproduit dans Il est avantageux d’avoir où aller, qui rassemble une série de textes de sa plume dont un hommage à Michel Déon dans un Cahier de L’Herne.

C’est bizarre, mais cette lettre apparemment très simple, m’a touchée. Critique de livres, chroniqueur, on lit beaucoup, on passe beaucoup de temps en compagnie des écrivains. Parfois on s’installe avec eux, longuement. On les suit, on se fait avoir, enchanter, manipuler, on les aime, ils nous énervent, nous rattrapent, nous agacent, nous kidnappent, nous convainquent.

Et pourtant, on ne les connaît pas. Etrange, ce sentiment d’intimité profond, allié à une totale altérité. C’est trompeur de lire. On se croit accepté, accueilli, et puis non. En fait pas. Pas plus qu’un autre, même si par moments un lien au-delà de l’écrit peut s’établir, à l’occasion d’une rencontre. Ce qui n’est ni bien ni mal, c’est juste comme ça.

Du côté de la critique, le jeu aussi est parfois étrange. Le lecteur professionnel doit donner son avis, s’exprimer, dire en quoi c’est intéressant ou pas. Exposer. Argumenter. C’est normal, c’est la règle. Mais parfois, on aurait presque envie de respecter l’intimité qui s’est créée dans les pages, cette rencontre secrète qu’est la lecture, sans autre témoin que soi-même, même si l’on peut croire qu’un autre, celui qui a écrit ces mots, bâti cette histoire, est là, caché au creux du texte, planqué derrière son castelet de papier.

Parfois le critique aimerait respecter ce moment-là, se taire et dire seulement à demi-mot que le livre était beau. Garder pour soi ce cadeau de la lecture, témoigner simplement qu’elle a eu lieu et qu’elle a fait mouche. Mais ce n’est pas ainsi que ça marche.

Voilà sans doute pourquoi la pudeur, l’élégance et l’économie de moyens de Michel Déon me touchent. Il faut dire qu’il n’est pas critique littéraire à ce moment-là. Il est libre, il n’a qu’un lecteur potentiel, son destinataire – même si apparemment avec Emmanuel Carrère, il faut se méfier –, et il choisit le mode le plus juste: la lettre. Simplement, sans trop en dire, se taisant sur le livre, il témoigne de sa lecture, de ce moment d’intimité forte et de son amitié pour son confrère et ami. Il ne prend pas au sens propre Emmanuel Carrère dans ses bras, ce qui n’aurait peut-être pas le même effet (et nous exclurait comme témoins). C’est de mots qu’il l’entoure et l’embrasse, accolade littéraire et pudique. Emmanuel Carrère ne s’y est pas trompé, et y a lu un splendide salut de lecteur.

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