Scènes

Dorian Rossel, un succès français

Le metteur en scène romand et sa compagnie Super Trop Top cartonnent en France, à Paris et en tournée. A l’occasion de représentations en Suisse, il raconte cette réussite née dans les murs du Théâtre de Vidy

Cocorico. La reconnaissance d’une compagnie romande en terres parisiennes représente toujours un petit moment de fierté régionale. «Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir», spectacle de la compagnie Super Trop Top (STT), emmenée par Dorian Rossel, vient de vivre cette consécration au Théâtre du Rond-Point, célèbre fief de Jean-Michel Ribes. Salle comble et presse élogieuse, le succès de cette adaptation du film de Jean Eustache, «La maman et la putain», s’inscrit dans une dynamique plus large pour cette compagnie soutenue à la fois par Lausanne, Genève et Meyrin: la pratique, étoffée et articulée, de la tournée. Durant la saison 2015-2016, la Cie STT a donné et donnera 106 représentations de quatre de ses spectacles en Suisse et en France. Un chiffre inédit pour une troupe indépendante, auquel s’ajoutent les 43 représentations de «La Tempête dans les classes», jouées en milieu scolaire genevois. Soit près de 150 dates. Dorian Rossel évoque sa mini-entreprise qui défrise.

«C’est la première fois que l’adaptation est aussi brève et aussi spirituelle. Tout fait mouche, tout a du sens. C’est vif, rapide, maîtrisé et, répétons-le, très drôle». «Le plus bel hommage à Jean Eustache: faire resplendir chaque soir le texte dans le vécu de l’instant.» Armelle Héliot pour «Le Figaro», Patrick Sourd pour «Les Inrockuptibles». Deux plumes parmi les nombreux regards qui ont salué la performance de Dominique Gubser, Anne Steffens et David Gobet dans «Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir». Ce spectacle, crée en 2007 au Théâtre de l’Usine, à Genève, a été et sera joué 46 fois durant la saison 15-16, dans des lieux aussi exotiques que le Théâtre des Muses à Monaco ou le Théâtre Edwige Feuillère, à Vesoul. Ces jours, il revient en Suisse romande. Il est à l’ABC, à la Chaux-de-Fonds, ce week-end, du 19 au 21 février, au Théâtre du Pommier à Neuchâtel, les 23 et 24 février et au Théâtre de Poche, à Bienne, du 25 au 27 février.

Cette création est représentative du travail de Dorian Rossel. A l’exception de «La Tempête», le metteur en scène formé à l’Ecole Serge Martin n’a jamais monté un texte écrit spécifiquement pour le théâtre. Bande dessinée, documentaires, récit de voyage, romans ou films de fiction: avec sa dramaturge Carine Corajoud et ses fidèles comédiens, Delphine Lanza, Rodolphe Dekowski, Karim Kadjar et Xavier Fernandez-Cavada, le quadragénaire aime trouver la veine théâtrale dans des matières qui sortent du répertoire ordinaire. Un autre de ses dadas? Assumer l’artifice théâtral à travers une présence continue de ses comédiens en scène, un traitement souvent choral et, parfois, le passage d’un personnage d’un acteur à un autre. Autrement dit, une approche ludique et physique éloignée du théâtre classique. Ce qui rend les cent dates de tournée encore plus impressionnantes. «C’est clair qu’un Molière est facile à tourner car tous les théâtres français ont besoin de classiques dans leur programmation, notamment pour les scolaires. Je suis heureux que nos créations hors des sentiers battus soient à ce point reconnues», confirme Dorian Rossel.

Mais comment cette compagnie s’est-elle constituée un tel réseau français, comprenant des lieux comme Dieppe, Le Mans, Saint-Etienne ou Perpignan? «Tout a commencé avec René Gonzalez, alors directeur de Vidy-Lausanne. Lorsqu’il a vu «Quartier lointain» au printemps 2009, notre adaptation de la bande dessinée de Jiro Taniguchi à l’affiche de la Comédie de Genève, il a tellement aimé ce spectacle qu’il a décidé de nous faire tourner. L’année d’après, il nous a accueillis en résidence au bord de l’eau et, en 2012, nous tournions quatre créations à son enseigne, à raison de 150 dates, dont les trois quarts en France.» Le lion de Vidy est mort en avril 2012. Qu’en est-il depuis? «Nous avons dû trouver notre autonomie et Muriel Maggos, notre précieuse collaboratrice et directrice de production depuis 2008 avait bien besoin de renfort. Lorsque nous tournions avec Vidy, le théâtre s’occupait de la technique et de la logistique. Aujourd’hui, nous avons dû engager un responsable technique, une personne qui règle l’intendance de la tournée et trouver une collaboration avec FormArt, un bureau de diffusion parisien. De plus, nous recourons à une entreprise de déménagement pour acheminer les décors. Des frais que les 50 000 francs alloués cette saison par La Corodis ainsi qu’une garantie de déficit de Pro Helvetia nous permettent de couvrir.»

D’accord pour les finances, mais pour les contacts? Sans Vidy, comment la petite compagnie romande parvient-elle à intéresser les programmateurs français? «Déjà, René Gonzalez nous a donné son carnet d’adresse. Ensuite, il a eu l’élégance de me payer pour que je puisse accompagner les spectacles en tournée et ainsi, nouer des liens avec les directeurs de salle. Enfin, des personnes influentes comme Jacques Maugein, ex-directeur de Château-Rouge, ont parlé de nous dans les réunions de l’office national de la diffusion artistique, le fameux Onda et ont su susciter la curiosité des autres directeurs.» Mais l’étape-clé s’est jouée au Festival d' Avignon, l’été 2014. «Nous avons eu l’immense chance de jouer «Je me mets au milieu…», à la Manufacture ainsi qu’«Oblomov» à la Caserne des Pompiers, le théâtre de la Région Champagne-Ardennes puisque ce spectacle a été co-produit par La Comédie de Reims. Deux salles qui bénéficient d’une très bonne réputation. Comme le bouche-à-oreille a bien marché, des dizaines de programmateurs sont venus voir ces deux spectacles qui ont décollé en matière de tournée.»

Petit plus: la Cie STT qui est en résidence à Forum Meyrin depuis trois saisons, est aussi associée à La Garance, un théâtre de Cavaillon et assoit ainsi son implantation en France. Quels sont les spectacles stars de la diffusion outre l’adaptation de «La maman et la putain»? «Oblomov, créé en 2014, a fait 80 dates ces deux dernières années et «L’Usage du monde», spectacle de 2010, a été joué 120 fois, principalement en Suisse. Et bien sûr, «Quartier Lointain» qu’on a joué plus de 150 fois et qu’on reprendra certainement un jour!»

Les vertus de cette ample diffusion? Faire rayonner la création romande, bien sûr. Mais aussi, permettre aux spectacles de vivre longtemps et d’évoluer. Garantir encore aux comédiens un engagement quasi-permanent. «Et organiser pendant les tournées des sessions de recherche pour les spectacles à venir», complète Dorian Rossel, fatigué, mais heureux de ce déploiement. Une ombre à son bonheur? «On nous oublie un peu en Suisse romande», soupire l’intéressé. De quoi peut-être expliquer cette bizarrerie: malgré la reconnaissance critique et publique à l’étranger, le prochain spectacle de la Cie STT qui sera créé à Meyrin en septembre 2016 n’a, pour le moment, pas trouvé de lieu de représentation à Lausanne. Une aberration, non?

Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir, du 19 au 21 février, ABC, Chaux-de-Fonds, www.abc-culture.ch. Les 23 et 24 février, au Théâtre du Pommier, Neuchâtel, www.ccn-pommier.ch. Du 25 au 27 février, Le Théâtre de Poche, Bienne, www.spectaclesfrancais.ch

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