Histoire

Leonhard Euler, le matheux romanesque

Le savant bâlois n’a pas seulement révolutionné les mathématiques. Celui qu’on surnommait «le Cyclope» a aussi été très actif à la cour de Russie et à celle de Prusse. Parue en 2015, sa biographie cartonne aux Etats-Unis

Le public suisse le connaît mal. Tout au plus se souvient-on de son visage sur l’ancien billet de 10 francs. Mais pour les mathématiciens, à commencer par son célèbre contemporain Pierre-Simon de Laplace, «il s’agit de notre maître à tous». Près de 80 objets mathématiques portent son nom: équations, angles, théorème, constante… Leonhard Euler (1707-1783) a donné un formidable coup d’accélérateur au savoir de son temps, depuis la physique jusqu’à l’astronomie, en passant par la dynamique des fluides et l’optique. Mais au-delà des nombres, l’homme apparaît comme un génie des Lumières au parcours incroyablement romanesque dans la nouvelle biographie qui lui est consacrée, un livre qualifié de «fascinant» par The Economist. Sur près de 700 pages, l’auteur américain Ronald S. Calinger raconte la trajectoire de cet érudit précoce et prolifique, depuis son enfance dans une famille de pasteur à Bâle et Riehen, jusqu’à sa mort à Saint-Pétersbourg.

Scientifique cosmopolite

Leonhard Euler est âgé d’à peine 13 ans quand il entre à l’Université de Bâle pour y étudier la philosophie. En parallèle, il suit les cours de Johann Bernoulli, membre de l’illustre famille de mathématiciens et physiciens suisses, avant de partir à 20 ans pour Saint-Pétersbourg où il intégrera la toute nouvelle Académie des sciences, créée par Pierre le Grand sur le modèle de celle de Paris. Il ne reviendra jamais dans son pays natal. Leonhard Euler sera toute de sa vie un «Weltbürger», un cosmopolite, maîtrisant l’allemand, le français, le latin, le russe et l’anglais.

«Pour comprendre un personnage de l’envergure d’Euler, il faut décrire le contexte dans lequel se sont formées sa pensée et son œuvre», explique Siegfried Bodenmann, historien des savoirs de l’Université de Zurich. Le scientifique faisait partie de ce qu’on appelle la République des lettres. Une communauté de savants dont les membres étaient reliés par une intense correspondance. «Les lettres envoyées à travers toute l’Europe étaient montrées comme autant de passeports servant à prouver son appartenance à la communauté.» Elles faisaient ainsi circuler les nouveautés, points de vue et connaissances, comme les journaux spécialisés et les nouvelles académies royales.

Génie aveugle

Homme de son temps, Leonhard Euler est un académicien très actif. Appelé à Berlin par Frédéric le Grand en 1741, il aide le souverain dans de multiples tâches. «Il traduit un traité d’artillerie, supervise la construction de ponts et de digues en Frise orientale et conçoit la construction des fontaines du Palais de Sanssouci», détaille Siegfried Bodenmann.

Le mathématicien ne réussit cependant pas à s’attirer pleinement les faveurs du prince et à obtenir une position de direction à l’académie. Frédéric le Grand lui préfère des hommes plus éloquents et radicaux dans leur vision du monde, comme d’Alembert ou Voltaire. Euler, lui, n’est qu’un personnage des Lumières modéré, peu mondain, croyant en Dieu comme tout bon fils de pasteur. En 1766, suite à plusieurs désaccords avec le souverain, il retourne à Saint-Pétersbourg où il est chargé par Catherine II de faire rayonner l’Académie des sciences de la ville.

Peu après son retour en Russie, le génie devient aveugle. Il souffrait déjà depuis plusieurs années d’un problème à l’œil droit dont il avait perdu l’usage dès 1738 – ce qui lui avait valu le surnom de «cyclope» dans les correspondances entre Frédéric le Grand et Voltaire. Malgré son infirmité, le scientifique rédige encore 350 travaux jusqu’à sa mort, en 1783. Il y parvient grâce à l’aide de secrétaires et de son incroyable mémoire.

Prolifique mais sans disciple

L’œuvre de Leonhard Euler comprend plus de 800 publications scientifiques, 3000 lettres envoyées ou reçues et 40 000 pages de notes. «Cette somme de documents est sans doute ce qu’il y a de plus incroyable à son propos», souligne Hanspeter Kraft. Ce mathématicien à l’Université de Bâle a consacré une grande partie de sa vie à l’étude des écrits du savant des Lumières, qu’il a compilés et traduits dans le cadre de la Commission Euler. Cet organe qu’il préside s’affaire depuis le début du XXe siècle à publier l’œuvre du mathématicien. La tâche s’étend déjà sur 80 volumes et devrait aboutir prochainement.

«Il a littéralement submergé de ses œuvres la communauté scientifique, abonde Siegfried Bodenmann. On ne lui trouvera pas de disciples célèbres car il n’a pas imposé sa marque au travers de relations de maître à élèves, mais grâce à sa grande quantité d’écrits.» D’ailleurs, même après sa mort, son fidèle assistant Nicolas Fuss est resté dans l’ombre, se consacrant à diffuser tout ce qui ne l’avait pas été du vivant d’Euler. Parmi son héritage nous étant parvenu: le e sur nos calculatrices, mais aussi le symbole de la fonction f (x) ou celui de la sommation.

De l’architecture à l’e-mail

«Il s’est non seulement illustré dans les mathématiques pures (algèbre, théorie des nombres, géométrie, etc.), mais son intérêt est allé bien au-delà», note Hanspeter Kraft. Leonhard Il s’est aussi consacré à la science de la navigation, à l’architecture, à la théologie et même à la théorie musicale… «Cette largeur d’esprit est l’autre grande caractéristique de son héritage». Ses «Lettres à une princesse d’Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophie», envoyées à une des nièces de Frédéric le Grand, illustrent les talents de vulgarisateur et de touche-à-tout du savant.

En filigrane, le mathématicien a laissé un legs impérissable. «Il y a aujourd’hui des applications de son travail qu’il n’aurait jamais pu anticiper», relève Hanspeter Kraft. Nous utilisons les apports d’Euler en matière de théorie des nombres chaque jour en cryptographie, qu’il s’agisse d’e-mails, de signatures électroniques ou de transmission de mots de passe.

À lire

Ronald S. Calinger, «Leonhard Euler: Mathematical Genius in the Enlightenment», 2015, Princeton University Press, 696 p.

Xavier Hascher, Athanase Papadopoulos, «Leonhard Euler: Mathématicien, physicien et théoricien de la musique», 2015, CNRS, 516 p.


Il n’existait que de courtes biographies à son sujet

La biographie Leonhard Euler: un génie des mathématiques à l’époque des Lumières suscite l’engouement au sein de la communauté scientifique américaine depuis sa parution en novembre dernier. Retour avec Ronald S. Calinger, son auteur, sur la genèse de l’ouvrage. 


Pourquoi avoir décidé d’écrire cette biographie?

L’histoire de l’Europe des Lumières, et plus spécifiquement celle des sciences mathématiques, est incomplète. Euler et ses 866 publications ne font pas exception à la règle. Ensuite, la majorité des études lui étant consacrées sont fragmentaires. Il n’existait que de courtes biographies à son sujet et je souhaitais en écrire une à grande échelle, complète, qui pourrait donner des références aux physiciens, astronomes, cartographes et fabricants d’instruments. Enfin, je voulais examiner le contexte dans lequel Euler effectuait ses recherches, celui des despotes éclairés Frédéric le Grand et Catherine la Grande. Mon but était d’écrire un livre qui servirait de source au moins pour les vingt prochaines années.


Combien de temps avez-vous consacré à sa réalisation?

J’ai découvert l’œuvre de Leonhard Euler il y a plus de quarante ans, lorsque que j’ai commencé ma thèse, et j’ai écrit durant toute ma carrière un grand nombre d’articles à son sujet, mais il m’a fallu encore plus de dix ans d’intenses recherches pour arriver à rédiger cette biographie. Cela s’est fait à côté de mon travail d’historien à la Catholic University of America. Je me suis aussi entretenu avec des chercheurs suisses, allemands, français, canadiens. J’ai également effectué un voyage en 2007 à Saint-Pétersbourg, où j’ai pu visiter la maison du savant et rencontrer des confrères russes. 


Comment votre livre a-t-il été reçu aux Etats-Unis?

L’accueil a été extrêmement positif jusqu’ici. La critique de The Economist, publiée la semaine dernière, s’est avérée très favorable. Les exemplaires apportés au congrès des mathématiciens américains, qui s’est tenu à Seattle début janvier, se sont vendus en deux jours et Amazon.com a épuisé son stock en deux semaines.


Propos recueillis par Blandine Guignier

Publicité