Futur Antérieur

Ce que le nom d’Alep veut dire

En commémorant la résistance de Fuente Ovejuna, Lope de Vega a montré que les révoltes n’ont pas lieu en vain

Avec la chute annoncée d’Alep, la guerre en Syrie semble bien partie pour faire un tour complet sur elle-même. Si le rapport de force actuel se confirme et que Bachar el-Assad achève sa reconquête, les Syriens vont-ils se retrouver au point de départ? A quoi auront donc servi ces cinq années de souffrances et leurs morts qui se comptent par centaines de milliers? A enterrer en beauté les espoirs de résistance démocratique?

Alep prend alors valeur de cruel symbole: on s’en souvient, la prise partielle de la ville avait été une des victoires majeures de la rébellion, elle sonnait comme le début de la fin pour le pouvoir de Damas. C’est aujourd’hui une cité martyre, dont l’actuelle descente aux enfers prélude à un nouveau cortège de règlements de comptes. Vidée d’une grande partie de sa population, Alep désormais est surtout un nom – ou n’est plus que cela. Ses quatre lettres incarnent à elles seules la souffrance collective qui a effacé, pour nous, les traits de ses habitants. Cela veut-il dire que leur désir de soulèvement fut inutile? Le nom de la ville les efface, mais il en porte aussi témoignage.

Emeute populaire

En 1476, une bourgade d’Andalousie, au nord de Cordoue, était le théâtre d’une émeute populaire dirigée contre le seigneur du lieu. Un siècle et demi plus tard, elle passait à la postérité sous la plume de Lope de Vega, en devenant le titre d’une des pièces de théâtre les plus jouées du répertoire espagnol: Fuente Ovejuna (1619). On y voit les habitants supporter autant qu’ils peuvent les brimades du Commandeur dont ils subissent la tutelle.

La vexation de trop finit par arriver, lorsqu’il enlève un jour une jeune femme en plein milieu de ses noces. Le mouvement d’indignation qui les emporte a vite fait de se transformer en violence sans limites: le château du Commandeur est pillé et ce dernier mis en pièces. Une fois informé, le roi Ferdinand d’Espagne charge un juge de trouver le ou les coupables. Toute la population est arrêtée et soumise à la question. Mais la torture ne parvient à leur arracher qu’un seul nom: «Fuente Ovejuna». Il faut donc absoudre ou condamner en bloc, sans faire d’exception.

Placé devant cette alternative, et face aux supplications des envoyés de la ville, le roi opte pour le pardon. La volonté de résister de Fuente Ovejuna, jusqu’au bout, a donc payé. La comedia suit assez scrupuleusement les faits. Mais l’histoire invite au soupçon. Elle nous apprend que le soulèvement de Fuente Ovejuna s’inscrit dans un contexte de rivalité entre le roi de Castille-Aragon et les seigneurs féodaux. Et que la révolte populaire pourrait bien s’expliquer avant tout par un changement d’allégeance.Lope de Vega ne cache pas cette toile de fond bassement politique. Il a pourtant choisi d’insister sur l’acte de résistance collective, pour d’évidentes raisons dramatiques, mais peut-être pas seulement. De la sorte, il a transmis cet épisode microscopique à la mémoire littéraire, au point de faire résonner son cri de résistance dans les consciences futures.

Symbole

Alep, on le sait, est elle aussi une ville déchirée, à l’image du reste de la Syrie, ce qui complique un peu les symboles. Il nous est pourtant loisible, comme Lope de Vega autrefois, d’écouter encore et toujours les voix qui parlent à travers son nom. 

[...] je suis allé à Fuente Ovejuna et j’ai mené mon enquête avec le plus grand soin et la plus grande diligence. Et pourtant je reviens sans avoir même pu remplir le premier feuillet de mon rapport. Pas un seul renseignement; pas une seule preuve. Chaque fois que je leur demandais: qui est le coupable?, tous les témoins unanimes répondaient avec un cœur inébranlable: Fuente Ovejuna. J’en ai soumis plus de trois cents à une torture rigoureuse, et je vous jure qu’il m’a été impossible de leur tirer autre chose. – Lope de vega, «Fuente Ovejuna»
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