Littérature

Umberto Eco, capitaine dans la tempête du langage

Celui qui ne lit pas n'a qu'une vie, tandis qu'un lecteur aura vécu au moins 5000 ans, disait l'auteur du Nom de la Rose. Il est décédé à l'âge de 84 ans, mais ses idées et ses écrits, qui traversent l'histoire, les fables et le sens, ne sont pas près de disparaître

Mars 2011. Il s'était installé, confortablement, dans un gros fauteuil. Il avait décidé, me voyant arriver à la suite de confrères parisiens qui venaient évoquer avec lui Le Cimetière de Prague paru en cette fin d'hiver, que l'heure était venue, de commander un whisky. Je commençai en italien, il enchaîna illico en français, manipulant un porte-cigarette vide: «J'ai arrêté de fumer», avait-il souligné à regret. Quelques jours auparavant, Grasset son éditeur francophone avait fêté la parution du Cimetière de Prague au Musée Grévin: champagne parmi les statues de cire!

Une vache

Facétieux, volubile, extraordinairement vivant, jouissant du whisky à défaut du tabac, Umberto Eco - décédé vendredi d'un cancer, à l'âge de 84 ans - était alors en pleine possession de ses moyens: «J’ai une très bonne mémoire, excellente, se félicitait-il. Je vais sur mes 80 ans. Je n’ai pas peur de mourir. Je n’ai pas peur d’être malade, le cancer, tout ça, je m’en fiche. Mais la perte de la mémoire, ce serait pour moi une tragédie. La culture n’est rien d’autre que la mémoire. L’âme n’est rien d’autre non plus: si je meurs et me réincarne en vache, et si cette vache ne se souvient pas de moi, alors il était inutile de se réincarner.»

Jeune romancier 

Umberto Eco a conservé ses extraordinaires facultés intellectuelles jusqu'au bout. Le professeur émérite de l'Université de Bologne n'a pas cessé d'écrire ces dernières années. Dans les Confessions d'un jeune romancier (2013), il se présentait comme «un romancier très jeune et certainement prometteur, qui n'a publié à ce jour que cinq romans (Le Nom de la Rose, Le Pendule de Foucault, Baudolino, L'Île du jour d'avant, La Mystérieuse Flamme de la reine Loana) et en publiera beaucoup d'autres dans les cinquante ans à venir». Il s'y dépeignait aussi «comme un universitaire et essayiste de profession et un romancier amateur».

Hélas, le chantier des romans à venir est resté inachevé, comme il l'avait prévu - «sinon, ce ne serait pas un chantier», notait-il - puisqu'on a pu lire depuis Le Cimetière de Prague, qu'un nouveau roman, Numéro Zéro (2015), satire de l'univers journalistique et du complotisme à l'italienne.

Esthétique médiévale

Il n'empêche qu'il a continué à écrire et à publier. On lui doit récemment des essais, comme Construire l'ennemi, paru en 2014, une série de textes, où il déployait ses talents d'érudit dans une perspective plus politique. Une somme d'articles, La Pensée au Moyen-Âge, qui rassemble ses textes anciens et nouveaux sur le monde médiéval, est annoncée en avril chez Grasset: l'occasion de replonger dans la matière de sa thèse sur l'esthétique de Saint Thomas d'Aquin, qu'il défendit en 1954 à l'Université de Turin et dont il tira la matière de son premier livre. Il y a peu, Umberto Eco venait de rejoindre une toute jeune maison d'édition italienne, La Nave di Teseo qui publiera prochainement, en italien, un nouveau recueil de chroniques, Pape, Satàn, Aleppe.

Coq à l'âne

Animé par un humour féroce et facétieux, allié à une mémoire encyclopédique, un regard sur le monde d'une vivacité extraordinaire, une âme de joueur, amateur de combinatoires, de rapprochements, de coq à l'âne signifiants, tel était Umberto Ecco. Bien calé dans son fauteuil, il donnait, néanmoins, l'impression d'accomplir pirouette sur pirouette tant son esprit était agile; un trapéziste de la pensée et du savoir, athlète des mots, du langage, de la fable. 
La preuve que l'humour, l'ironie, le jeu étaient au coeur de son œuvre? Le livre mystérieux qui forme la clef de voûte du Nom de la Rose, son premier roman paru en 1980 qui lui valu une notoriété quasi universelle avec ses 14 millions d'exemplaires vendus, n'est autre que le volume perdu de la Poétique d'Aristote consacré à la «comédie». Lorsque Frère Guillaume de Baskerville, son héros, au terme d'une longue et fabuleuse enquête, tombe enfin sur le précieux manuscrit dont la disparition a provoqué une série de morts violentes, il y lit ceci (attribué à Aristote mais inventé par Umberto Eco): «Comme nous l'avons promis, nous traitons maintenant de la comédie», une passion digne d'une «insigne considération», dans la mesure «où seul d'entre tous les animaux – l'homme est capable de rire». S'ensuit une véritable profession de foi en faveur du rire, et de ses multiples déclinaisons.

La guerre du faux

Si le rire est une passion «digne d'une insigne considération», c'est aussi une arme redoutable. Umberto Eco l'utilisait volontiers pour dévoiler et traquer le sens des textes, leur mécanique, leur logique parfois délirante. Ainsi dans le Cimetière de Prague, il s'attachait à décrire le fonctionnement des pamphlets antisémites, en reprenant jusqu'à l'absurde et au ridicule leur rhétorique obsessionnelle. Certains y ont vu à tort, une réactivation des vieux clichés antisémites alors qu'Umberto Eco y démontait précisément les ressorts de langage de la haine. La polémique, heureusement, a fait long feu.

Le rire ne va pas sans le jeu; les jeux des mots et du sens bien sûr, chez Umberto Eco. Il n'en finissait pas de décrypter les règles qui régissent l'expression humaine. Ses textes, parfois fort savants, ont des titres souvent savoureux: Lector in fabula (ou la coopération interprétative dans les textes narratifs), Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs, De l'Arbre au labyrinthe. Ses connaissances philosophiques, historiques et sémiologiques lui servaient aussi de munitions pour interroger avec malice et pertinence le monde contemporain dans ses travers sociologiques ou politiques, dans de sardoniques chroniques, publiées régulièrement dans la presse italienne. Il menait une impitoyable «guerre du faux», selon le titre d'un de ses livres.

Dans cette «guerre du faux», Umberto Eco était un merveilleux capitaine. Il préférait un lecteur averti à un lecteur béat, renvoyant toujours son public, comme Guillaume de Baskerville, Adso, son jeune assistant du Nom de la Rose, à ses ressources propres l’encourageant à penser par lui-même et acquérir de nouvelles connaissances. Dans plusieurs de ses romans, il use du palimpseste, d'un manuscrit trouvé, mise en abyme qui est une mise à distance: «C’est un jeu très important pour que le lecteur ne tombe pas dans le piège de l’identification totale à la voix qui parle», disait-il.

Liberté

 De ses allers-retours entre passé et présent, fable et analyse, Umberto Ecco avait gagné une grande liberté qu'il s'efforçait de partager. L'étude de saint Thomas d'Aquin l'avait «miraculeusement» guéri de la foi catholique, disait-il. Le roman avait tempéré son orgueil de chercheur. Avant Le Nom de la Rose, «j'ai même écrit, avec une touche d'arrogance platonicienne, que je considérais les poètes et les artistes en général comme prisonniers de leurs propres mensonges», avouait-il dans Confession d'un jeune romancier. Politiquement, en contemporain des errances berlusconiennes, il rappelait que la sagesse consiste non pas à détruire les idoles, mais à ne pas les créer.

 
La Repubblica a bien raison de titrer son hommage à Umberto Eco: «Son regard sur le monde nous manquera». Il n'est pas facile aujourd'hui de trouver des intellectuels dotés d'ironie, de curiosité et d'intelligence, nourris par un savoir et un engagement aussi vastes. Replongeons dans ses livres pour nous emparer de cet héritage précieux. Cultivons l'histoire, la science, la fable, les langues, en un mot le langage, comme nous y invitait, Umberto Eco.

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