Scènes

Natacha Koutchoumov bouleverse en femme battue

En Suisse, une femme sur cinq est victime de violence conjugale, constate l’association Solidarité-Femmes. Dans «Un Conte cruel», à voir au Poche, à Genève, Valérie Poirier recense les étapes de cette démolition. Déchirant

Peut-être y a-t-il des hommes battus, mais c’est anecdotique. La très grande majorité des victimes de violence conjugale sont des femmes et nombre d’entre elles meurent sous les coups. 25 chaque année en Suisse, entre 120 et 150 en France. Cette entreprise de démolition est parfaitement racontée par Valérie Poirier dans «Un conte cruel», coproduction de la Comédie de Genève et du Poche. Basée sur des témoignages réels, cette pièce, qui procède par courtes séquences, recense les humiliations et aliénations liées à la violence. La mise en scène, signée Martine Paschoud et Philippe Morand, présente quelques faiblesses, ainsi que le jeu de certains comédiens. Mais dans le rôle du couple en crise, Mauro Bellucci et Natacha Koutchoumov épatent à chaque instant.

Tout commence par une romance. Lors d’un bal, Petit Brun rencontre La Girafe et c’est le coup de foudre. Sur la scène du Poche, le couple s’enlace, tandis qu’un cœur rouge clignote sur le mur du fond (l’art des trouvailles de Gilles Lambert) et que les convives masqués entourent les élus de la soirée. Déjà, les amoureux s’isolent. Tout est inscrit dans cette bulle bétonnée qui, au fil de la relation, va permettre au mari de faire de sa femme son objet et de la détruire en secret. Mais, pour le moment, sur une couette au sol, le couple s’aime et les mots célèbrent la fusion. «Ils se reniflent du soir au matin, ne se lâchent pas des yeux.»

C’est La Girafe qui parle, car la pièce est construite à l’envers. Au lever de rideau, on la découvre, femme en fuite, une valise à la main. Elle déroule les étapes de sa descente aux enfers. On n’entend que son point de vue, c’est un choix. La passion, le mariage, les jumeaux, la maison, les grands-parents qui font tapisserie, la longue liste des obligations. Petit Brun ne laisse rien au hasard, à l’image de cette réplique qui donne les frissons: «A sept heures, tu serviras la soupe. De la soupe à la courge qui est celle que j’adore et tu t’habilleras en bleu qui est la couleur que j’adore, et avec ton petit sourire qui me fait fondre, tu me regarderas les yeux remplis d’amour.» Le scénario ne souffre aucune exception. D’ailleurs, les coups sanctionnent vite toute improvisation. Tant et tant que La Girafe perd sa joie de vivre et même la raison.

Dans ce personnage qui se liquéfie au fil des sévices, Natacha Koutchoumov fait des merveilles. Cette comédienne présente un mélange particulier de causticité et de désarroi qui la rend déchirante. Ici, il y a du Gena Rowlands dans son égarement. En face, Mauro Bellucci, mâchoire crispée et regard d’acier, compose un parfait control freak. Autour, les parents y vont de leurs convictions. Anne-Marie Yerli amuse dans le rôle d’une pasionaria de l’émancipation féminine, tandis que Kathia Marquis effraie dans celui de la complice de la violence de son fils. Au milieu, Pierre Banderet est un père discret, mais attentif. Le trio convainc. Plus que les rôles des amis et des enfants, maladroits et inutilement compliqués. Au milieu, la pièce patine un peu. Comme ce plateau qui, à force de tourner et d’être balayé par un rideau de cabaret, perd de son intensité. Le spectacle mérite peut-être d’être resserré, il est déjà totalement bouleversant.

Un Conte cruel, jusqu’au 13 mars, Théâtre Le Poche, Genève, 022 310 37 59, poche---gve.ch

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