Chine

Après 27 ans, une femme n’a plus aucune chance de trouver un mari en Asie

Au-delà de cet âge fatidique, une femme n’a plus aucune chance de trouver un mari en Asie. Surtout si elle est éduquée 
et fait carrière. L’une de ces laissées-pour-compte raconte

Wan-chi Cheuk est pressée. Elle vient de terminer un rendez-vous professionnel à Soho, le quartier branché de Hong Kong, et elle en a un autre dans une heure. Elle pose une paire de talons aiguilles dorés sur la table du café et s’assied. Elle est impeccable, avec sa robe blanche vaporeuse et ses lèvres rouge vif.

Cette Djette, écrivain, actrice et cinéaste de 36 ans est l’image même de la femme d’affaires accomplie. Ces deux dernières années, elle a publié cinq livres, dirigé un film et écrit et interprété son propre spectacle humoristique. Elle s’apprête à partir en vacances à Taïwan avec un groupe de copines, puis au Pérou en solo.

Mais cette petite brune cache un pénible secret. «Je me sens seule, confie-t-elle de sa belle voix grave, en fronçant les sourcils. A passé 30 ans, je suis considérée comme une Sheng-nu («un reste de femme» en chinois), car je ne suis pas mariée.» Wan-chi Cheuk appartient à une génération de femmes éduquées qui ont réussi dans la vie, mais qui peinent à trouver un partenaire.

On les trouve dans les métropoles chinoises, à Hong Kong, au Japon et en Corée du Sud. Elles sont médecins, avocates ou traders. Et elles sont de plus en plus nombreuses. En Chine, l’âge moyen du mariage est passé de 19 ans en 1950 à 27 ans aujourd’hui. En 2007, le gouvernement chinois a officiellement introduit dans son lexique le terme Sheng-nu, pour décrire les femmes célibataires de plus de 27 ans.

Jeune donc docile

Le phénomène a pris une telle ampleur qu’il a fait l’objet d’une série télévisée en Chine, Will You Marry Me and My Family? Singapour s’est doté d’une agence gouvernementale, Social Development Network, chargée d’aider les célibataires munis d’une éducation tertiaire à trouver un partenaire. Et certaines Coréennes tiennent des cérémonies – surnommées bihonshik – pour fêter leur célibat, lors desquelles elles revêtent de longues robes blanches.

Si ces femmes accomplies peinent à trouver chaussure à leur pied, c’est qu’elles subissent le poids d’une culture patriarcale qui valorise la jeunesse. «L’âge est très important en Asie, relève Mei Lin, une Hongkongaise qui dirige une agence matrimoniale. Les hommes veulent des femmes plus jeunes, car ils pensent qu’elles seront plus dociles et admiratives. A 25 ans, ils veulent quelqu’un qui en a 22, à 35 ans, ils sont à la recherche de quelqu’un de 28 ans et à 40 ans, ils privilégient les femmes de 31 ans. Passé 35 ans, ils n’entrent même plus en matière.»

Le choix du célibat

Les diplômes et la réussite professionnelle leur font également peur. «Ils sont intimidés par les femmes fortes qui gagnent plus qu’eux ou sont plus avancées dans leur carrière», poursuit Mei Lin. En Asie, l’homme subvient traditionnellement aux besoins de sa femme. Lorsque la situation est inversée, ils paniquent. «L’un de mes petits amis m’a quittée en me laissant un mot dans lequel il me reprochait d’avoir trop de cerveau», soupire Wan-chi Cheuk.

Le phénomène est accentué par l’explosion du nombre de femmes qui font des études supérieures. A Hong Kong, elles représentent 53% des étudiants. En Chine, 19% des postes de CEO sont occupés par des femmes. «Cette évolution a mis sens dessus dessous le système de mariage vertical traditionnellement pratiqué en Asie», indique Joy Chen, une Sino-Américaine qui a rédigé un ouvrage intitulé Do Not Marry Before Age 30.

La logique est la suivante: un homme de catégorie A, avec un diplôme universitaire, va épouser une femme de catégorie B, avec une éducation secondaire; un homme B va épouser une femme C, avec une éducation primaire, et un homme C va épouser une femme D, sans éducation. Ce qui laisse les femmes A et les hommes D sans partenaire.

Pour une partie des Sheng-nu, le célibat est cependant un choix. «En Asie, le partage des tâches n’est pas encore une réalité: la femme est censée faire le ménage, la cuisine et s’occuper des enfants, même si elle a une carrière, explique Sandy To, une sociologue de l’Université de Hong Kong qui a étudié le phénomène des Sheng-nu. Certaines préfèrent rester seules plutôt que de s’engager dans ce genre de relation.»

Ces femmes modernes ont trop d’attentes, «elles veulent un milliardaire, qui soit aussi romantique, beau et fidèle», soupire Joy Chen. Une vidéo intitulée No House, No Car, publiée sur Youku, le YouTube chinois, a fait sensation en 2011. «Si tu n’as pas de maison, pas de voiture, dégage, tu ne m’intéresses pas», y susurre un groupe de power women. Un sondage publié la semaine dernière montre que les Chinoises veulent un partenaire qui gagne au moins 6701 yuans par mois (1020 francs), alors que le salaire moyen d’un homme en Chine est de 2808 yuans.

Marché aux célibataires

Mais en Asie, se marier tard – que ce soit par choix ou non – amène son lot de désagréments. «La pression est constante: les parents qui organisent des rendez-vous galants avec les fils de leurs connaissances, les amis qui vous demandent sans cesse quand vous allez vous marier, les collègues qui vous regardent de travers», détaille Sandy To.

En Chine, des hommes ont commencé à louer leurs services en ligne: pour 5 dollars de l’heure, ils jouent au petit ami imaginaire. A Shanghai, le People’s Park se transforme chaque week-end en marché aux célibataires. Des dizaines de mères s’y promènent avec la photo et le CV de leur fille, dans l’espoir de leur trouver un mari.

«En Asie, durant des siècles, si une femme n’était pas mariée, elle n’avait aucune identité, ni chance de survie, explique Joy Chen. Cela explique la pression exercée par les parents. Ils vivent le fait de ne pas avoir de beau-fils et de petits-enfants comme une honte.» Dans une société dépourvue d’Etat social, on compte aussi sur ses enfants, et petits-enfants, pour s’occuper de soi en fin de vie.

Wan-chi Cheuk peine à faire accepter son choix de vie à ses parents et à sa grand-mère de 86 ans, avec laquelle elle vit. «Ma mère est tombée à amoureuse de mon père à 20 ans car il avait une chouette moto, et ma grand-mère a eu trois enfants d’un homme dont elle n’était même pas amoureuse, livre-t-elle. Comment voulez-vous que je leur fasse comprendre que je préfère rester seule en attendant de trouver le bon?»

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