Rencontre

Brian Eno sur un bateau

Le musicien et artiste britannique est l’invité du festival Electron. Son installation s’intitule «The Ship», il la présentait vendredi devant un parterre d’amateurs genevois

L’avide Brian. Enfin il rentre en scène, Alhambra, Genève, regrette en souriant que les applaudissements ne se prolongent pas jusqu’au moment où il est assis. Un long manteau de vachette lustrée, une fine monture de lunettes rouge sang, tout le reste en noir: on dirait un psychiatre ou un architecte. Il explique que, comme l’essentiel des musiciens britanniques, il a étudié dans une école d’art. Mais que, contrairement aux autres (aux Beatles par exemple), il n’a pas abandonné. Face à ce parterre d’amateurs, de mélomanes, de journalistes, d’officiels, d’organisateurs de spectacles, Brian Eno est en terre conquise. Le moindre de ses propos est recueilli comme les oracles rétrospectifs d’un prophète pop.

Joli coup pour le festival Electron qui négocie depuis plusieurs années, pour qu’Eno dispose à Genève une poignée de haut-parleurs, des croix de bois aggloméré et une ou deux copies de bustes antiques en plâtre, dans un musée de la ville. Son installation s’intitule The Ship, elle reprend et adapte au nouvel espace un projet créé en Suède. En substance, l’artiste affirme avoir puisé à deux sources pour armer son bateau. La Première Guerre mondiale et le naufrage du Titanic. Dans un élégant anglais du Suffolk, il raconte s’être retrouvé à Stockholm et avoir chanté une note particulièrement grave au milieu de sa pièce, «une note de lendemain difficile». Il s’est mis alors à répéter des complaintes de marin qui finissaient toujours par «oh, oh», ce qui l’a mis sur la route de ce qu’il souhaitait dire.

Dans l’espace du Commun, à Genève, Brian Eno présente «Ship», une installation avec haut-parleurs, amplificateurs, croix de saint André et jeux de lumière. DR

Récits de tranchées

«Le naufrage du Titanic, ce navire qu’on disait insubmersible, est une métaphore de l’hybris des hommes. De la même façon, les soldats partaient à la guerre en 1914 avec la fleur au fusil, il y avait chez eux une joie et une confiance qui seraient vite dissipées.» Brian Eno explique avoir lu plusieurs ouvrages qui dressent le récit, au plus près du terrain, des batailles et des tranchées. Ce qui le conduit, dans la foulée, à dénoncer l’invasion américaine en Irak, les néoconservateurs et Donald Trump qui est, selon lui, le signe le plus évident du déclin de l’empire. Tout cela est subtil, agréablement dit; Eno décrit sur le même ton distancié la dysenterie des poilus, les nuées de scarabées qui s’échappent de la ligne germanique et la quête éperdue d’un job pour le fils de sa copine qui s’est retrouvé face à 800 autres candidats durant son dernier entretien.

Pourquoi écouter la leçon de choses de Brian Eno, 67 ans, musicien, producteur et artiste visuel? Il semble que, depuis cinq décennies au moins, il s’est toujours trouvé à l’endroit le plus convoité au moment le plus inattendu. Il tombe à un carrefour sur Roxy Music qui l’intègre et lui donne une vie de musicien. Il écrit des musiques d’ameublement pour aéroports qui lui permettent d’inventer la notion d’ambient music. Il s’installe à Berlin pour produire la trilogie de David Bowie puis, beaucoup plus tard, son album Outside. Il compose pour le système d’exploitation Windows 95 les six secondes de harpe aquatique qui résonnent lorsque vous allumez votre PC. Il aide U2 et Coldplay à accoucher d’hymnes de stade et, parallèlement, reste pour les biennales d’art une sorte de caution intellectuelle mais néanmoins grand public. Une vie de grand écart, au fond, qui le rend légitime en toutes circonstances.Alors, il peut se permettre avant les questions de demander qu’elles soient brèves et qu’elles intéressent au moins une autre personne que celui qui la pose. On lui parle des années 1960: «Je leur dois une grande partie de ma structure philosophique. J’ai vécu l’âge d’or du capitalisme. J’ai compris dans les années 90 que les années 70 avaient constitué un apogée dans la promesse technologique. C’était un moment unique où les artistes bénéficiaient de suffisamment d’outils pour inventer, mais ces outils restaient assez simples pour qu’ils puissent les maîtriser. Aujourd’hui, personne n’est plus capable de se familiariser avec les nouveaux logiciels qui ont des possibilités infinies.» Brian Eno garde la nostalgie aimable mais il n’évite pas l’écueil du baby-boomer désenchanté par un monde qui tourne sans lui. Ses brèves de comptoir sentent parfois la javel du petit matin: «J’ai grandi à une époque où le futur ne pouvait être que meilleur. Je ne me suis jamais demandé ce que j’allais bien pouvait faire demain, quelle carrière j’allais choisir. Maintenant c’est plus difficile.» Ou encore: «J’ai le sentiment que la musique actuelle n’est qu’une redigestion de choses qui ont été tentées avant.»

L’ami Bowie

Brian Eno dessine de grands tableaux monochromes dans son studio londonien. Il travaille debout, il veut bander ses muscles. «Je refuse de rester bloqué devant un ordinateur. N’utiliser que ses doigts et son cerveau, ce n’est pas humain.» Il ne souhaite pas répondre à la personne qui s’excuse par avance de lui poser une question sur David Bowie («C’était mon ami»). Il écoute encore deux interventions avant de s’éclipser dans le grand rideau de velours. Pour reprendre son avion l’esprit tranquille, il doit régler encore certains détails de son œuvre.

A quoi ressemble donc ce Ship, ce vaisseau allégorique qui s’étale sur deux étages de l’espace Le Commun, rues des Bains 28? En bas, un radiocassette de marque Panasonic, de modèle RX-D19, trône solitaire sur un socle blanc. Il distille des réflexions politiques, légèrement trafiquées d’effets; au moment de la visite, il s’agissait de l’état d’urgence en France.

En haut, c’est plus compliqué. Un attirail à la Brancusi de socles, de haut-parleurs, d’amplificateurs, quelques croix de saint André qui doivent signifier l’empêchement, la torture ou l’interdiction de stationner, deux bustes d’aspect romain dont les ombres font bel effet, des lumières de couleurs variées (en particulier turquoises et mauves); les sons surgissent de toutes parts, il y a le mot wave qui revient, c’est la seule allusion claire à la navigation. Difficile de faire le lien entre le discours de Brian Eno et sa mise en forme. Bientôt, le musicien et artiste conceptuel publiera un nouvel album baptisé, lui aussi, The Ship. Nouvelle ode d’un homme à la mer.

Brian Eno, «The Ship». Jusqu’au 27 mars. Le Commun (BAC), rue des Bains 28, Genève.
Electron Festival, 24 au 27 mars. 
www.electronfestival.ch

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