Exposition

Aux sources de l’art brut

Pour ses 40 ans, la Collection de l’art brut à Lausanne revient sur la genèse de son fonds, et rend hommage à Jean Dubuffet, artisan de la reconnaissance des pratiques autodidactes et marginales

Après avoir baptisé l’art brut, Jean Dubuffet l’a en quelque sorte forgé de ses mains, ou du moins en a imposé le concept jusqu’à ce qu’il soit considéré comme une forme d’art. Une forme un peu particulière et marginale, certes, mais admise et même cotée. A l’occasion de son quarantième anniversaire – le musée s’est ouvert en 1976 –, la Collection de l’art brut propose de remonter plus loin dans le temps, jusqu’à l’année 1949 précisément, lorsque Dubuffet exposait pour la première fois L’art brut – titre de cette manifestation historique – dans une galerie.

Bien située et fréquentée, la galerie René Drouin, place Vendôme à Paris, a ainsi vu défiler un public sceptique, voire hostile, en dehors du petit cercle – surréaliste – des aficionados. Si la plupart (164 sur 200) des pièces montrées à l’époque sont réunies, car elles appartiennent toujours au musée lausannois, il ne s’agit pas, précise sa directrice Sarah Lombardi, d’une reconstitution. En l’absence de vues des salles, l’accrochage est inédit.

Inédit et judicieusement composé, avec ce préambule permettant de découvrir les intérêts encore larges de Dubuffet, à cette époque, dans le domaine des pratiques autodidactes; et aussi les curiosités de sa collection, comme ces dessins d’enfants (gageons qu’en l’absence de cartels explicatifs on les confondrait avec la production de certains auteurs d’art brut), peintures naïves, arts primitifs ou extra-occidentaux. Suivent les «productions» des différentes institutions psychiatriques, en Suisse et en France. Notons que la «petite histoire», qui retrace le parcours des pièces vers le collectionneur et théoricien, et le parcours de celui-ci vers les créateurs, est souvent savoureuse et éclairante. Car elle est faite de rencontres, de bouche-à-oreille, d’amitiés et de coups de cœur, mais aussi de trocs – je te donne le matériel, tu me donnes les œuvres – qui aujourd’hui ne seraient sans doute plus possibles.

Bricoleurs de génie

En effet, explique Sarah Lombardi, les lois sur la propriété ont changé. Jadis, les dessins, bricolages, tricotages et cahiers remplis jusque dans les marges appartenaient à l’hôpital ou au médecin, lesquels les ont souvent détruits, du moins négligés, à l’exception des psychiatres auxquels a eu affaire Jean Dubuffet à partir d’un voyage de prospection en Suisse effectué en 1945. Aujourd’hui, les patients, souvent encouragés dans leur pratique, sont aussi les légitimes bénéficiaires de leur travail. Il reste que ces médecins sensibles au talent de leurs patients, à l’intensité et l’originalité de leur expression, tels Charles Ladame à l’asile de Bel-Air à Genève, Walter Morgenthaler à la Waldau près de Berne (sa collection comprenait les œuvres d’Adolf Wölfli), Paul Bernard à l’hôpital Saint-Jean de Dieu en France, ou encore Jacqueline Forel, fascinée par l’œuvre d’Aloïse, ont joué un rôle de précurseurs.

Il faut toutefois relever que la moitié seulement des pièces présentées à Paris en 1949 émanaient de «clients» d’hôpitaux psychiatriques, et que Dubuffet lui-même s’insurgeait contre l’association de l’art brut à «l’art des fous». Certes, les enfants, conditionnés par l’apprentissage – des matières scolaires, de la vie – auquel ils sont soumis, les peintres naïfs, qui prisent les techniques et les sujets conventionnels, les représentants des arts populaires, forcément liés à des traditions, ont été exclus de cette entité aux frontières ectoplasmiques que Dubuffet a appelée art brut. Restent néanmoins tous ces marginaux, inventeurs et bricoleurs de génie regroupés, dans l’actuelle exposition, dans la catégorie «Et encore…». Et encore Pascal-Désir Maisonneuve, ce mosaïste de formation qui créait à partir de coquillages des masques collectionnés par Breton ou André Lhote; et encore Robert Tatin, qui a été à la tête d’une entreprise en bâtiment, avant de réaliser des sculptures aussi fines que cette Bretonne à l’oiseau sur l’épaule; et encore, Fleury-Joseph Crépin, quincaillier et spirite, qui a peint 345 «tableaux merveilleux», dont le 300e, daté au 7 mai 1945, devait marquer la fin de la guerre.

Mêmes mécanismes de création

Cette reprise de l’exposition de 1949, qui témoigne du goût d’un homme, Jean Dubuffet, lui-même un artiste certainement influencé par cet art «autre» qu’il a défendu (la Dame de Moire de Gaston Chaissac, statue constituée de charbon, est très proche de certaines de ses sculptures), témoigne ainsi d’une unité qui ajoute à sa valeur. Le catalogue de l’exposition de 2016 reprend des extraits du pamphlet publié dans le catalogue de 1949, un texte dans lequel Jean Dubuffet n’y allait pas avec le dos de la cuillère, et où il rendait hommage aux créateurs qu’il exposait: «Tous les rapports que nous avons eus (nombreux) avec nos camarades plus ou moins coiffés des grelots nous ont convaincus que les mécanismes de la création artistique sont entre leurs mains très exactement les mêmes que chez toute personne réputée normale […]. Notre point de vue sur la question est […] qu’il n’y a pas plus d’art des fous que d’art des dyspeptiques ou des malades du genou.»

À voir:

«L’art brut de Jean Dubuffet». Collection de l’art brut, Lausanne, jusqu’au 28 août. Ma-di 11-18h. www.artbrut.ch

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