Thriller

Dans «Carnets noirs», Stephen King se fait à nouveau bourreau d’écrivain

Après «Mr. Mercedes», 
le roi du suspense propose 
un roman redoutablement tendu sur les secrets 
d’un écrivain, et leur pouvoir. Une ode diabolique à la lecture, sortie ce mercredi

C’est un roman de Stephen King qui s’inscrit dans la veine de ses redoutables orchestrations en vue d’un suspense final spectaculaire. A l’aube de la carrière de l’écrivain, Carrie tenait de ce principe, histoire toute entière tendue vers le bal de l’école, le seau de sang de cochon versé sur «Carrie», et la vengeance de la lycéenne martyre.

Dans «Carnets noirs», disons que la trame, basée sur un crime de 1978, s’avance à toute vitesse vers l’épisode final, qui commence à la page 306 sur 426, sans compter l’habituelle postface. On n’avait déjà aucun motif de lâcher ce livre, mais dès lors, on n’a vraiment aucune envie d’interrompre la lecture.

En 1978, John Rothstein, un écrivain reclus dans une ferme du New Hampshire, est agressé, puis assassiné, par un admirateur de ses romans – hormis le dernier opus, qu’il juge comme une trahison. John Rothstein a écrit une trilogie basée sur le personnage de Jimmy Gold, une sorte d’odyssée américaine d’un marginal, jusqu’à ce qu’il rejoigne… une agence pub. Morris Bellamy, l’agresseur du romancier, déteste cette conclusion. Il le tue, et avec ses complices, prend l’argent qui se trouve dans le coffre, ainsi que des dizaines de carnets Moleskine. Y aurait-il une suite à la trilogie? Morris ne le saura pas: il est emprisonné pour un viol commis peu après.

Le fils d’une victime du tueur à la Mercedes

En 2010, Peter Saubers, pré-ado prometteur à l’école et dont le père a failli être tué par un assassin à la Mercedes, tombe sur le coffre contenant les billets de banque et les calepins. Il va devenir fidèle lecteur, voire exégète, de John Rothstein… et il possède cet inestimable trésor que sont ses notes confidentielles. Au reste, il utilise l’argent pour aider sa famille, ce qui va donner la puce à l’oreille de sa sœur puis d’une amie, et va les pousser à en parler à Bill Hodges, le policier à la retraite qui avait enquêté sur le tueur à la Mercedes.

Ce petit monde se rejoint, et Stephen King offre ainsi le deuxième volume (voir le site officiel du roman) d’une trilogie consacrée à Bill Hodges, après «Mr. Mercedes». Le maître du fantastique a investi avec plaisir – et ses lecteurs avec lui – le genre du policier un peu «hardboiled» après Marlowe et Bogart, presque à l’ancienne. Mais il s’agit de Stephen King, le ressort du thriller est toujours bondissant.

Le Stephen King des petites gens et des hantises

«Mr. Mercedes» a commencé par une scène d’une puissance inoubliable, lorsque des déclassés comme le père de Peter attendent à l’entrée d’une foire à l’emploi, un matin glacial, avant que la Mercedes ne fonce sur eux. C’est le Stephen King de l’Amérique populaire.

«Carnets noirs», lui, renoue avec une autre thématique essentielle de l’auteur: la littérature elle-même, cette folle fenêtre que constitue le livre, et son pendant incarné, le rapport ambigu entre le conteur et ses lecteurs. En 1977, «Shining», cinquième roman de Stephen King – autant dire une lointaine prémisse, avant 45 autres romans – parlait déjà d’un écrivain hanté par son roman, ou son impuissance à narrer. Souvent cité, en 1987, «Misery» opposait un auteur et sa lectrice furibarde, car contrariée par l’évolution des personnages – comme Morris Bellamy. Mais il y eut aussi «La Part des ténèbres», en 1989, ou la poursuite, voire la possession, de l’écrivain par son personnage diabolique.

Dans «Carnets noirs», à travers la figure de John Rothstein, Stephen King évoque le fameux Grand Roman américain, l’œuvre panoptique et absolue, qui conterait le pays dans sa totalité. Il fait mention de la notion. Le destin du héros Jimmy Gold, qui n’est pas précisé hormis la supposée trahison à ses idéaux, constituerait l’emblème d’une génération, au moins.

Un «pouvoir suprême de la fiction»

Dès lors, les lecteurs-personnages de Stephen King dépassent le stade de l’identification. Il est question du «pouvoir suprême de la fiction», écrit le roi de l’épouvante, qui cite à titre d’exemple les larmes de «centaines de milliers de gens» à l’annonce de la mort de Charles Dickens, ou ces roses posées sans relâche sur la tombe d’Edgar Allan Poe. La force de l’imagination tétanise le bon comme le méchant, avec des conséquences différentes, mais avec la même puissance. L’auteur glisse: «L’une des révélations les plus électrisantes dans une vie de lecteur, c’est de découvrir qu’on est un lecteur – pas seulement capable de lire (ce que Morris savait déjà), mais amoureux de la lecture. Eperdument. Raide dingue.»

Sans dévoiler quoi que ce soit, on peut reprocher à Carnets noirs une certaine prévisibilité quant à l’issue de l’histoire, au moins l’une de ses composantes. Mais il est si plaisant de retrouver Stephen King en son miroir, cette fiction qui se met en scène elle-même. Qu’il utilise les outils du fantastique ou qu’il façonne un redoutable suspense classique comme ce dernier roman, l’écrivain du Maine et de Floride reste un possédé passionnant. Au reste, on comprend vite qu’il insère dans «Carnets noirs», un indice sur la trame du prochain volume. Il sort aux Etats-Unis en juin.


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