Disparition

Leïla Alaoui, le talent généreux

Grièvement blessée lors des attentats de Ouagadougou, la photographe franco-marocaine est décédée. Portrait d’une artiste engagée

Elle s’était arrêtée un instant pour acheter une salade. C’est là, devant le désormais connu Cappuccino, que la photographe et vidéaste Leïla Alaoui a été touchée vendredi par les balles des terroristes de Ouagadougou. Samedi matin, après six heures d’opération, les médecins l’ont déclarée hors de danger. Lundi soir, elle est décédée d’un arrêt cardiaque suite à une infection du poumon.

Des questions d’assurance ont retardé le transport de la Franco-Marocaine de 33 ans. «Son frère était auprès d’elle, tandis que ses parents et son fiancé l’attendaient à Paris où elle devait être rapatriée incessamment. Il a passé le week-end à voir son état se dégrader», indique, très émue, Isabelle Gattiker, directrice du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), qui avait décidé de mettre le travail de la jeune femme à l’honneur pour la prochaine édition.

«Elle regardait les gens en face»

Leïla Alaoui s’était rendue quelques jours plus tôt au Burkina Faso pour Amnesty International. Elle devait y photographier des femmes victimes de violences. Son chauffeur, Mahamadi Ouédraogo, a été retrouvé mort dans la voiture. L’engagement, pour la trentenaire, allait de soi. «Ce n’était pas une posture, c’était naturel. Le FIFDH était l’une de ses références, elle voulait témoigner. Et pour cela, elle regardait les gens en face. Elle ne donnait ni dans le misérabilisme, ni dans l’artistique, ni même dans le naturalisme. Chacun de ses portraits racontait une histoire», analyse Isabelle Gattiker.

La Genevoise a découvert ses photographies à Marrakech en avril dernier et lui a aussitôt proposé une exposition. Au fil des échanges, l’idée d’une résidence s’est ajoutée et l’affiche du festival a été confiée à l’artiste. Leïla Alaoui aurait dû arriver à Meyrin le 1er février. Logée pour trois semaines au Cairn, elle devait photographier les migrants du foyer de Feuillasse. «Nous maintenons l’exposition à la Maison des Arts du Grütli de sa série sur les réfugiés syriens au Liban mais nous étofferons le programme afin de lui rendre un bel hommage», annonce la directrice du FIFDH.

Entre Paris et Marrakech

La migration est au cœur du travail de l’artiste. Tour à tour, elle s’est penchée avec justesse sur ceux qui traversent la Méditerranée (installation vidéo Crossings), ceux qui rêvent de le faire (No Pasara), ceux qui l’ont fait il y a longtemps, pour s’user les doigts sur les chaînes des usines Renault à Billancourt ou ceux qui restent coincés dans un camp. Elle est née en France, a étudié à New York et partageait sa vie entre Paris, où elle avait un pied à terre, Marrakech, où vivent ses parents, et Beyrouth, où elle avait ouvert un centre d’art dans une usine désaffectée avec son compagnon Nabil Canaan, ancien résident de Genève.

La sensibilité et l’empathie affleurent derrière chaque regard triste, chaque tissu troué, chaque enfant sombre. Si les portraits constituent l’essentiel de son travail, elle en a fait une systématique pour sa série «Les Marocains», celle qui a lancé sa jeune carrière. Grandeur nature, sur fond noir, les compatriotes de Leïla Alaoui regardent le spectateur dans les yeux. Membres de diverses communautés, ils portent les costumes traditionnels de leur région généralement reculée. L’artiste utilise l’idée d’inventaire propre à l’imagerie coloniale pour en questionner le sens. Elle met en scène les atours du peuple sans verser dans le folklore ou l’orientalisme. Dans un studio mobile, elle archive un monde avant qu’il ne disparaisse.

«Un travail de portraitiste très solide»

La série était présentée à la Maison européenne de la photographie dans le cadre de la Première Biennale des photographes du monde arabe contemporain, qui s’est achevée à Paris le 17 janvier. «Elle avait trouvé sa juste place dans le panel d’artistes exposés, souligne le commissaire général de la manifestation, Gabriel Bauret. Elle incarnait la photographie émergente des pays arabes, en tant que femme, ainsi qu’un travail de portraitiste très solide. Ses modèles étaient mis en avant de manière simple et directe, sans effet mais avec efficacité. Et respect.» «Nous avons présenté sa vidéo sur les migrants, Crossings, à la foire d’art de New York; je n’ai jamais vu autant de personnes arrêtées devant un écran dans ce genre de manifestation. Leïla avait le talent d’évoquer ces enjeux, renchérit Rocco Orlatchio, son galeriste à Marrakech (Voice Galerie). Elle utilisait des clés artistiques pour traiter de sujets engagés. C’est la qualité d’un artiste. Sans cela, il y a les journalistes.»

Elle avait un avenir formidable dans la photographie. C’était une jeune femme extrêmement talentueuse, généreuse, énergique, drôle, ouverte, d’une grande beauté intérieure et extérieure.

Au festival Photomed, qui avait exposé Leïla Alaoui en 2014 à Sanary-sur-Mer et en 2015 à Toulon et à Beyrouth, tout le monde est sous le choc. «Elle avait un avenir formidable dans la photographie. C’était une jeune femme extrêmement talentueuse, généreuse, énergique, drôle, ouverte, d’une grande beauté intérieure et extérieure», énumère Simon Edwards, coordinateur artistique, précisant qu’elle travaillait à un nouveau projet – vidéo – sur les banlieues nord de Paris. «Elle était tellement chaleureuse. Lorsqu’elle est venue à Genève en décembre, je l’ai emmenée à des vernissages, lui ai présenté des gens. Tous ceux qui faisaient sa connaissance avaient immédiatement envie d’être avec elle et d’être regardés par elle», note encore Isabelle Gattiker. Sur le site marocain 360, l’écrivain Tahar Ben Jelloun évoque une dernière rencontre le 30 décembre dans les jardins de Majorelle. «Ni son talent, ni son intelligence, ni sa sensibilité, ni sa beauté ne l’ont protégée. […] Aujourd’hui le monde de l’art perd une étoile, une superbe créatrice qui a filé à toute vitesse.»

Lui, comme tous ceux qui l’ont côtoyée, adresse ses pensées à sa famille, toujours présente à ses côtés lors des expositions. Leïla Alaoui sera enterrée au Maroc dans les jours qui viennent. 


Quatre dates

1982 Naissance à Paris

2014 Exposition à l’Institut du Monde arabe, à Photomed ou encore au New York Photo Festival

2015 Participation à la Première Biennale des photographes du monde arabe contemporain, à Paris

2016 Décès à Ouagadougou

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