Théâtre

Nathalie Sarraute ou le génie du crime en chambre

Le Genevois Valentin Rossier monte avec brio «Le Mensonge» et «Le Silence», pièces aussi subtiles que jouissives servies au Théâtre du Grütli par des acteurs impeccables

Tentative d’assassinat au Théâtre du Grütli à Genève. Les victimes échappent au pire, mais elles ne s’en remettront pas, c’est sûr. Les coups sont vicieux. Et les lames malines. Le public, lui, dont le sadisme n’est plus à démontrer, est ravi. Avec Le Mensonge et Le Silence, Nathalie Sarraute signait au début des années 1960 deux pièces qui sont des bombes de salon. Elles implosent plus qu’elles n’explosent, déclenchent des fous rires intempestifs, touchent juste surtout. Pour qu’elles fassent cet effet, il faut un metteur en scène qui ait de l’oreille et de l’esprit. Le Genevois Valentin Rossier est dans le genre un surdoué. Son instinct de jeu fait merveille. Et ses acteurs sont formidablement ajustés.

Mais des violons chantent leur énigme, c’est Jean-Sébastien Bach qui vous enveloppe en préambule. Sur cette nappe sublime, trois hommes, quatre femmes, glissent, beaux comme dans un film d’Alain Resnais. Ils entrent dans Le Mensonge comme on revient de funérailles, élégants et détachés. Voyez ces mondains, ils montent sur un plateau rouge, prennent la pose sur un canapé de cuir noir. C’est un salon de notaire. Ils ne bougeront plus ou à peine. Cette immobilité de façade est la première idée forte de la mise en scène. Il y a dans ce portrait de tribu quelque chose qui renvoie à ces années 1950-1960 où le col roulé est en soi un gage de distinction très Nouveau Roman, où le pantalon est pour la femme un signe discret de dissidence.

De quoi parlent-ils? De leur amie Madeleine, absente, qui se fait passer pour pauvre. Ils sont scandalisés, non qu’elle ait menti, mais que Pierre ait osé dénoncer son imposture. Dans le décor de Jean-Marc Humm, l’accusateur est placé sur un autre plateau. Il est joué par Frédéric Polier, simplement remarquable, on dirait Alceste au coin du feu. Il bourdonne que la vérité ne se comprime pas. En face, la tribu tente de le raisonner. Mais l’implacable s’arc-boute à son credo et c’est toute la communauté qui tangue, blessée par cette discordance.

La pièce de Nathalie Sarraute est un aquarium géant. Les figures qui s’expriment sont des poissons piégés. Chaque réplique est un courant qui projette les protagonistes vers un récif. Mais la lumière baisse, le violon de Jean-Sébastien Bach monte en vague pénétrante, les acteurs se repositionnent sur le divan. Parmi eux figure à présent Valentin Rossier. Sur l’îlot des parias, à main droite, Antony Mettler, l’élégance bourgeoise même, a remplacé Frédéric Polier. Le Silence s’ouvre par une prière: «Si, racontez… C’était si joli… Vous racontez si bien…» Dans le rôle du tourmenté, Valentin Rossier proteste: «Oh non, écoutez… vous me faites rougir…» Il se méfie des tournures, des formules qui empestent la littérature et trahissent une vérité intérieure. Sur sa chaise, Antony Mettler imprime à cette discussion un silence de marbre qui est une torture pour son voisinage.

Comme dans Le Mensonge, une micro-société se délite à vue. Nathalie Sarraute est le médium d’une époque hantée par la guerre et l’Occupation, la fausseté d’une parole qui a proliféré comme une monnaie de singe. L’auteur des Fruits d’Or et de L’Ere du soupçon entend sonder ces trappes que les mots ouvrent à leur insu, ce gouffre d’inconfort qu’ils suscitent chez leurs usagers. Caroline Cons, Céline Nidegger, Céline Bolomey, Pascale Vachoux, Bastien Semenzato excellent chacun dans cette joute qui ne supporte aucune approximation. Avec eux, on se sent verni et craquelant à la fois. Ces exécuteurs-là sont impeccables.


Le Mensonge et Le Silence, Genève, Théâtre du Grütli, jusqu’au 20 mars (loc. 022/888 44 88).

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