Cinéma

Nabil Ayouch secoue le cocotier marocain

Cause célèbre depuis le dernier festival de Cannes et son interdiction dans son pays, «Much Loved» est enfin visible en Suisse romande. Un simple hommage aux prostituées, révélatrices d’une société hypocrite, selon son auteur

Neuf mois après avoir suscité un scandale en marge du dernier festival de Cannes, Much Loved du Nabil Ayouch débarque sur les écrans romands. C’est sur la base d’extraits piratés sur YouTube que s’est joué le sort de cette chronique de la vie d’un petit groupe de prostituées de Marrakech: interdit de projection dans son pays par décret ministériel pour cause d’"outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine et atteinte flagrante à l’image du royaume", le film est devenu par réaction une cause célèbre. Une situation paradoxale qui pourrait refléter la situation particulière de son auteur, 45 ans, fils d’un père marocain et d’une mère juive tunisienne, parti s’établir au Maroc après être né et avoir grandi en France.

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En réalité, Nabil Ayouch n’a cessé d’aborder des sujets sensibles depuis son premier long-métrage : viol et corruption dans Mektoub (1997), enfants de rue dans Ali Zaoua, prince de la rue (2000), danse du ventre dans Whatever Lola Wants (2007), conflit israélo-palestinien dans le documentaire My Land (2011) et terrorisme islamique dans Les Chevaux de Dieu (2012). Avec Much Loved, serait-il allé trop loin? Pas pour un regard occidental, qui trouvera le film dur mais beau, d’une frontalité rare mais sans voyeurisme déplacé. De passage à Genève à l’occasion d’une sélection au FIFDH et de la première distribution d’un de ses films en Suisse, le cinéaste nous a rencontré accompagné d’une jeune femme qui n’était autre que sa fille, apparemment acquise à la cause paternelle.


- Le Temps: La situation de Much Loved au Maroc n’a pas changé?

- Nabil Ayouch: Hélas, non. J’ai tout essayé. Mais sa sortie ayant été bloquée d’une manière tout à fait inhabituelle, il n’y a aucun recours possible - pas comme s’il avait été interdit par la Commission de contrôle des films.

- Vous payez peut-être là votre statut de cinéaste franco-marocain, au regard plus européen que maghrébin?

- Sans doute qu’un cinéaste né au Maroc n’aurait jamais réalisé un film comme celui-là. Mais il se trouve que je suis né à Paris et que j’ai grandi en banlieue, à Sarcelles, après la séparation de mes parents. Quand je suis devenu cinéaste, après un peu de théâtre et un apprentissage dans la publicité, j’ai vraiment découvert le Maroc à travers ma caméra. La société française ne m’inspirait pas, au contraire de ce pays en construction, chaotique mais aussi terriblement vivant et stimulant. Sauf que mon regard restait extérieur, loin d’une compréhension "de l’intérieur". J’ai donc fini par m’établir à Casablanca, où je vis toujours avec ma famille et où j’ai créé une maison de production. Je ne regrette rien, même si ce double ancrage est parfois aussi à double tranchant.


- Vous n’aviez jamais rencontré des problèmes de censure avec vos films précédents?

Si, avec Une minute de soleil en moins, un téléfilm de la collection Arte Masculin-Féminin qui avait déjà heurté par sa représentation du sexe. J’étais donc averti, mais il m’a semblé que la société avait beaucoup évolué en dix ans. Les Chevaux de Dieu, qui raconte d’où viennent les apprentis terroristes, n’a par exemple pas suscité de polémique. Je savais donc qu’il y aurait matière à débat, mais pas comme ça, avec une telle violence alimentée par les réseaux sociaux. C’est sans doute ma part de naïveté, d’innocence nécessaire pour continuer.

- Comment est venue l’idée d’un film sur la prostitution?

- Le sujet hantait mes films précédents, qui avaient déjà des personnages secondaires de mères se prostituant. Dans la société arabo-musulmane, le sexe ne se raconte pas, ne se montre pas, ce qui peut déboucher sur une grande hypocrisie. J’en suis arrivé à éprouver de l’admiration pour ces femmes qui prennent en charge toute la frustration sexuelle d’un pays, qui deviennent l’exutoire de tous les fantasmes. Je me donc suis donc mis à rencontrer des prostituées pour mieux comprendre et imaginer un film là-dessus. Au bout d’un an et demi d’enquête, je tenais mes quatre héroïnes, basées sur ce que m’ont raconté ces quelques 200 femmes. Et mes actrices.

- Votre avez cherché à épouser le regard de vos héroïnes?

- Non, il s’agit de leur vie mais bien de mon regard, à la fois réaliste et tendre. Les rôles sont nourris de ça. En fait, il a beaucoup de prostituées plus misérables et solitaires que celles-ci, qui ont choisi de vivre ensemble pour garder la tête hors de l’eau. Je voulais qu’il a ait au moins cette solidarité pour contrebalancer une réalité qui est loin d’être mirifique. En règle générale, j’ai pris soin de rester dans le cadre de leur vie à elles. Si on croise des travestis ou un petit garçon abusé, c’est parce qu’il s’agit du milieu, pas pour choquer. Pareil pour les clients, saoudiens, français ou marocains, et le personnage de Saïd, le chauffeur des filles qui les protège mais qui n’a rien d’un souteneur, au contraire de ce qu’on trouve en Europe.


- Vous avez aussi dû adopter un style différent, moins classique?

- Oui, parce que je voulais quelque chose de plus réaliste et viscéral, qui soit le reflet exact de l’impact que ces rencontres ont eu sur moi. La caméra devait être plus "organique", chevillé au corps et au visage de ces femmes pour raconter leur quotidien. Cela m’a bien sûr obligé à m’interroger sur ma propre position. Dans le cinéma de fiction, en général, les comédiens sont au service d’une technique. Là, ce devait être le contraire, même si tout reste joué. C’est un autre autre langage que mes films précédents - de vraies usines à gaz où je devais gérer une armée mexicaine!


- C’était d’emblée le choix?

- Le projet a été soumis deux fois au Centre cinématographique et refusé. J’ai alors compris que si je partais en quête de financements européens, je perdrais le momentum. Je me suis donc lancé avec une équipe minimale et par chance des soutiens sont arrivés en cours de route, pour assurer la finition. La sélection à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs a été déterminante: l’enthousiasme et les retours de son directeur Edouard Waintrop, sur la base d’un premier montage, m’ont énormément aidé.


- Vous avez choisi des actrices non professionnelles…

- Il me fallait des femmes avec un vécu. C’est un travail différent, mais que j’aime tout autant. On se concentre moins sur le texte que sur la construction des personnages, leur apparence, la gestuelle et la voix. Les actrices ne recevaient leur texte qu’au dernier moment pour conserver un maximum de fraîcheur et avaient le droit d’improviser. Cela dit, j’ai confié les principaux rôles masculins à des acteurs professionnels. Par exemple, le client saoudien plus "romantique" est joué par un Libanais établi aux Etats-Unis et l’amant de Noha par votre compatriote Carlo Brandt...


- Et pourquoi Marrakech pour cette plongée dans l’univers des travailleuses du sexe?

- Parce que c’est là que se trouve cette industrie. Marrakech est la première ville touristique du Maroc, une ville-carrefour fondée sur l’illusion, avec ses grands hôtels, ses boîtes de nuit, mais aussi ses quartiers très pauvres qu’on ne voit pas. Il n’y a qu’à Marrakech qu’on peut gagner 3000 dirham en une nuit - dont il ne reste pas forcément grand-chose après avoir tout payé, la ville étant tout aussi vampirisatrice. C’est un univers très violent et une économie souterraine qui fait vivre des centaines de milliers de gens. Tout le monde profite de ces filles et est plus ou moins complice de ce système.

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