Scènes

Katrina? L’arrogance a mené à l’ouragan

A l'Arsenic, à Lausanne, Fabrice Gorgerat dresse un parallèle troublant entre des personnages de Tennessee Williams et la catastrophe qui a dévasté la Nouvelle-Orléans

Y a-t-il un lien entre Blanche, l’aristocrate déclassée d’«Un tramway nommé désir» et l’ouragan Katrina qui a dévasté la Nouvelle-Orléans en 2005? La question étonnante, posée par Fabrice Gorgerat et son équipe de création, trouve ces jours à L’Arsenic une réponse passionnante. Porté par deux comédiens décoiffants, «Blanche/Katrina» relève autant de l’enquête scientifique sur l’effet papillon que de la pièce impressionniste sur la sensation de tourbillon. Et oui, Stanley, typique matérialiste des années cinquante à l’arrogance conquérante, pourrait bien annoncer, sinon incarner le réchauffement climatique qui explique en partie la violence de la catastrophe qui a sévi cinquante ans plus tard...

Fabrice Gorgerat a sa patte à lui. En Suisse romande, le metteur en scène qui a fait ses classe à Bruxelles est le seul à passer par la matière -le sable, l’encre, le lait, du riz et ici, des parpaings empilés et des plastiques en pagaille- pour transmettre la part sensorielle de ses récits. Autre particularité de cet artiste qui pratique l’écriture de plateau: intégrer des scientifiques à sa réflexion, surtout depuis qu’il a entrepris d’interroger trois dangers de notre époque: le péril nucléaire dans «Médée/Fukushima», en 2013, l’obésité dans «Manger seul», une année après et ici, le dérèglement climatique.

Plus de quinze spécialistes, du monde scientifique mais aussi de la littérature, ont participé aux sessions de travail pour documenter le rapprochement. On entend parfois leur voix sur le plateau qui est aménagé à vue par la scénographe Estelle Rullier. L’idée de départ? Voir si l’effet papillon peut s’appliquer à cette situation. «En réalité, les scientifiques nous ont démontré qu’il s’agit plus de l’effet domino où un élément en entraîne un autre que de l’effet papillon qui procède par agrégations», explique Yoann Moreau, dramaturge de la compagnie. Peu importe. L’analogie poétique fonctionne, elle, à plein régime. D’un côté, Stanley, l’immigré polak qui croit dur comme fer au progrès, incarne la surchauffe et la tornade nées de cette logique consumériste. De l’autre Blanche, la Sudiste évaporée, qui croit dans la beauté et l’immatérialité, représente la Nouvelle-Orléans balayée par l’ouragan. Autant dire un duel entre terre et ciel, entre la force brute et l’élévation spirituelle.

 Julien Faure, pied au plancher, est Stanley, Cédric Leproust, physique d'insecte, est Blanche. (Philippe Weissbrodt)

Sur la scène de l’Arsenic, Julien Faure est Stan. Formé à l’Insas, à Bruxelles, puis danseur à la Need Company, troupe flamande dont les spectacles («La Chambre d’Isabella», «La Place du marché») secouent à merveille, l’homme a l’énergie de son personnage, pied au plancher. Il faut le voir jouer du muscle dans une séquence proche du breakdance ou courir comme un dératé avant de plaquer le micro sur son coeur pour qu’on entende le raffut d’un organe qui s’embrase. A ses côtés, Cédric Leproust est Blanche. Lui aussi est parfait avec son physique d’insecte inquiet et ses yeux noirs qui semblent toujours s’affoler. Blanche et son boa, ses perles et ses chaussures pailletées... Les deux personnages interprètent sur des modes différents -récits, dialogues, séquences dansées- le texte de Tennessee Williams.

Quand l'ouragan se déchaîne, Stan et Blanche se retrouvent dans la tourmente. (Philippe Weissbrodt)

C’est une surprise, d’ailleurs, cette forte présence théâtrale dans un spectacle de Fabrice Gorgerat. D’ordinaire, le metteur en scène prend la partition comme tremplin à l’imaginaire et le récit -que ce soit Médée ou Emma Bovary- est plus suggéré que joué. Ici, Stan et Blanche ne quittent quasiment pas le plateau et composent un couple explosif qui donne naissance à de très beaux tableaux. Ce moment notamment où, au micro, Blanche raconte ses déboires et que Stan vient se coller à elle pour, telle une pieuvre, dupliquer ses bras et l’enserrer comme une proie. Magnifique image qui raconte parfaitement cette attirance compliquée entre le haut et le bas. La scène finale vaut aussi le déplacement. Elle pourrait être sous-titrée «Danse avec les déchets». Sur le seul plan esthétique, elle a la beauté fascinante d’un ouragan.

"Danse avec les déchets", pourrait être le sous-titre ironique de cette séquence finale, par ailleurs, très lyrique. (Philippe Weissbrodt)


Blanche/Katrina, jusqu’au 13 mars, Arsenic, Lausanne, 021 625 11 43, www.arsenic.ch

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