Classique

Heinz Holliger, chasseur de sons 
de l’extrême

Invité par les Swiss Chamber Concerts, le compositeur, chef et hautboïste bernois présente une nouvelle pièce ce vendredi à Genève. Portrait d’un musicien complet, aussi attachant qu’intransigeant

On le connaît surtout comme hautboïste. Les plus grands compositeurs ont écrit pour lui, Berio, Stockhausen, Lutoslawski, Ligeti, Carter, mais lui-même dirige et compose. A 76 ans, Heinz Holliger paraît plus décidé que jamais. «Je n’ai pas l’intention de devenir sage avec l’âge.» Tout, chez lui, relève des limites. «Si on a du talent, on a l’obligation de faire tout ce qu’on peut et d’aller aux limites de tout ce qui est possible avec ce talent.» Une formule «un peu biblique», admet Heinz Holliger, mais qu’il met en pratique en menant de front ses activités de compositeur, hautboïste et chef d’orchestre.

Salué par le Grand Prix suisse de musique 2015, le musicien bernois a horreur des compromis. Comme l’écrit le musicologue Philippe Albèra, «le compositeur n’aime guère le «juste milieu» qui caractérise son pays d’origine». Ce n’est pas étonnant qu’il admire tant Schumann, tiraillé entre raison et déraison, ou qu’il se passionne pour des figures comme Friedrich Hölderlin ou Louis Soutter, génies au bord de la folie. «Si on écrit de la musique, on le fait parce que c’est au-delà des mots. C’est une chose de l’inconscient, de l’indicible. Ce n’est pas un projet: maintenant je m’assois et j’écris une pièce.»

Composer, un acte spontané

Aussi organisé soit-il dans sa tête, Heinz Holliger se laisse guider par une part d’imprévu. Il vient de terminer une pièce, sons d’or pour Aurèle, écrite en hommage au flûtiste neuchâtelois Aurèle Nicolet, décédé le 29 janvier. Tout cela a jailli du fond des tripes, sans préméditation: «Je réagis!» dit Heinz Holliger, et la voix s’élève au bout du fil. «J’ai tout composé durant la semaine dernière. Je viens de terminer le «Prélude» il y a trois jours.» Et de s’emporter contre le petit monde réglé comme du papier à musique des organisateurs de concerts: «Ils préparent les programmes trois ans à l’avance. C’est pour ça que c’est d’un ennui mortel, parce que tout est déjà fixé et figé – cloué, même!»

Né en 1939 à Langenthal, petite ville du Mittelland bernois, Heinz Holliger est le fils d’un «médecin de campagne». Il parle de son père comme d’un «violoniste très doué» (il jouait le Concerto de Max Reger!) qui a dû abandonner son instrument en raison de ses horaires harassants. «Le choix du hautbois, c’était ma décision. J’aimais la sonorité. Je ne connaissais rien du hautbois. Je ne savais pas qu’il y avait un répertoire assez restreint, mais j’ai absolument voulu faire ça.»

Parallèlement, il étudie le piano, auprès de Sava Savoff à Berne et d’Yvonne Lefébure (professeure de Dinu Lipatti!) à Paris. «Pour moi, c’était important de ne pas être fixé à un seul instrument. Un instrument ne m’intéresse pas tellement pour ses propriétés. Il doit être transcendé par le jeu.» Ce que l’on entend dans sa musique, aux modes de jeu insolites, radicaux, comme dans le Concerto pour violon «Hommage à Louis Soutter».

Entre ténèbres et lumières

Toute la carrière de Heinz Holliger a été bâtie sur son image de soliste. C’est lui qui a émancipé le hautbois au XXe siècle. Pourtant, il a composé dès l’âge de 8 ou 9 ans. «Pour moi, jouer d’un instrument et composer a toujours été une seule et même chose. Quand j’ai fait le Premier Prix au Concours de Genève en 1959, on a commencé à me regarder comme instrumentiste et soliste. Mais j’avais déjà beaucoup de pièces écrites, que je ne renie pas.»

Sa musique flirte avec les extrêmes. Elle bruisse ou crisse, entrouvre des espaces poétiques à mi-chemin entre ténèbres et lumières, souvent à partir de poèmes (le vaste Scardanelli-Zyklus inspiré de Hölderlin). Heinz Holliger a soif de retour aux sources. Il aime les matériaux bruts, non travaillés (ses pièces sur des textes en dialecte). Il se passionne pour le mot poétisé (Trakl, Nelly Sachs, Celan, Robert Walser…). «La musique, c’est tout un cosmos: elle inclut tout, même la peinture, la poésie. On ne peut pas en faire une seule chose.»

Heinz Holliger a eu deux professeurs de composition: Sándor Veress à Berne (qui fut l’élève de piano de Bartók) et Pierre Boulez à Bâle (entre 1961 et 1963). «Veress m’a appris un métier très solide, surtout la grande forme, la structure mélodique et la polyphonie. Chez Boulez, c’était une orientation plus verticale, avec une harmonie très différenciée, des couleurs très différenciées.» Holliger partage avec le chef-compositeur français la clarté du discours formel.

Ce qui ne l’empêche pas d’être inspiré par le XIXe siècle, Schumann en particulier. «J’étais un romantique dès le début, et je suis resté comme ça», dit-il. «Quand je dis «romantique», je ne pense pas à des jolies pièces comme Rêverie de Schumann ou Am Kamin (Au coin du feu); c’est une époque révolutionnaire au sens ultime du terme. Des poètes comme Brentano, Novalis, ils ont refait le monde.»

Dans sa dernière pièce, sons d’or pour Aurèle, le compositeur oppose une flûte basse, aux «sons très très sombres», à la «sonorité extrêmement aiguë et coupante, presque douloureuse, d’un harmonica de verre» au cœur du morceau. Oui, la mort y est évoquée en filigrane. «Mais la musique doit rester autonome, je crois, dit Heinz Holliger. Bien sûr, j’ai des idées en toile de fond au moment de composer, mais quand la musique est là, j’aime la laisser parler elle-même, toute seule.»

A écouter

Heinz Holliger et les Swiss Chamber Concerts

Au programme:

«sons d’or pour Aurèle Nicolet» (2016) de Heinz Holliger, «Come heavy sleep» (2016) de Xavier Dayer, les deux pièces en création mondiale, «Wunderblock» (2008) de Robert HP Platz et des pièces de Mozart et Haydn.

Salle Ernest-Ansermet, Genève. Vendredi 11 mars à 18h. www.swisschamberconcerts.ch

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