Photographie

A Plainpalais, une mosaïque de réfugiés

51 portraits de requérants d’asile ont été affichés au cœur de Genève, dans le cadre du projet Inside Out imaginé par l’artiste JR

Petite effervescence au cœur de la cité. Mardi 13h20, Rond-Point de Plainpalais. Le groupe, compact, est penché sur le bitume, comme une famille autour d’un nouveau-né. Soudain, des acclamations. Un rouleau de papier est déchiré, des portraits apparaissent. Il y a Diallo, Shamdeen, Ganeah, Daniel… Ils sont syriens, afghans, sri-lankais ou guinéens. Tous réfugiés à Genève.

Ces cinquante hommes et une femme ont accepté de poser dans le cadre d’un projet socio-politico-artistique de l’Hospice général. «L’idée est de sortir les requérants de leur isolement. Eux-mêmes ont évoqué leur envie d’aller à la rencontre des Genevois, note Jessica Tabary, art-thérapeute et bénévole à l’Hospice. Le concept de JR s’est imposé parce qu’il utilise l’art pour donner une visibilité à des communautés marginalisées. C’est exactement notre propos.»

JR, activiste photographe français, a lancé en 2011 le projet Inside Out, consistant à coller des visages sur les plaies du monde. On a vu un visage géant d’enfant sur le sol d’une zone pakistanaise régulièrement visée par des drones, des citoyens mexicains et américains aligner leurs sourires sur un pont reliant leurs deux pays ou encore des soldats arméniens revendiquer leur humanité. Chacun peut défendre un projet et envoyer ses portraits en plan serré à la fondation Inside Out établie à New York, qui se charge d’en faire des posters estampillés moyennant une «donation» de 20 dollars pièce pour ceux qui en ont les moyens. «Nous recevons beaucoup de propositions et en approuvons la plupart, en fonction de la force de l’énoncé, du nombre d’images et du respect de notre protocole de photographie, énonce Nina, l’une des trois employés du projet. Nous avons décidé de soutenir Jessica car la question des réfugiés est un enjeu auquel nous souhaitons sensibiliser le monde.»

Mark Henley, qui collabore avec l’Hospice général depuis deux ans, a été mandaté pour réaliser les portraits dans les foyers des Trois-Chêne, Frank-Thomas et Praille-Gavard. «Je n’ai pas voulu que les modèles grimacent comme cela est souvent le cas avec JR. Les réfugiés ont la vie dure, j’ai souhaité leur redonner de la dignité, souligne le photographe, également collaborateur du Temps. Cette initiative leur amène un peu de distraction. Et symboliquement, ils quittent leurs sous-sols pour prendre l’air une semaine!»

«Une même humanité»

L’après-midi avance et les portraits sont collés les uns après les autres sous le soleil de la grande plaine genevoise. Un réfugié turc, qui passe par là, regrette de ne pas avoir été sollicité, mais donne un coup de main au pinceau. Une dizaine d’autres requérants posent fièrement leur trombine sur le trottoir. Diallo, une capuche grise sur le visage rond de ses 18 ans, s’applique à effacer les plis de son tirage. «C’est un grand honneur pour moi de rencontrer les Genevois. Ce projet nous permet d’exprimer qui nous sommes», explique le jeune homme arrivé de Guinée il y a six mois avec un large sourire. «Regardez, s’exclame, Shamdeen, Kurde syrien de 28 ans. Il y a là des Noirs, des Blancs. Nous sommes tous différents, de cultures variées et pourtant nous composons une seule humanité, c’est ça le message! Nous voulons apprendre votre langue, être intégré à votre société et travailler. Nous ne sommes pas là pour dormir et manger aux frais de l’Hospice. J’avais un excellent travail en Syrie et un très bon salaire mais je suis parti car je risquais ma vie. Les généralisations nous tuent et peut-être que cette initiative fera entendre notre voix.» Trois des 51 requérants ont déjà été expulsés depuis la journée de prises de vue le 23 février.

Exposition à La Cave

L’opération, soutenue par le Bureau de l’intégration des étrangers, s’inscrit dans le cadre de la Semaine de lutte contre le racisme. «Nous essayons de réveiller quelques consciences, de montrer que les réfugiés sont comme vous et moi, avec simplement un lourd parcours derrière eux. Il faut prouver la nécessité de les intégrer; cela signifie les sortir de leurs ghettos sous-terrains pour leur faire une place à nos côtés», estime Ariane Daniel Merkelbach, directrice de l’aide aux migrants à l’Hospice général. Le Rond-Point de Plainpalais, extrêmement passant, offre une jolie métaphore de cette place au cœur de la cité qu’il faudrait aménager. C’est l’esplanade des Nations qui avait été initialement choisie, pour une autre symbolique, mais la voirie a finalement refusé l’autorisation.

Les posters devraient rester fixés une semaine environ sur le sol genevois, puis disparaître au gré des intempéries et de la marche des piétons. Ils seront alors remplacés par une exposition à la galerie «La Cave», commissionnée par Mark Henley. On y retrouvera quelques-uns des portraits réalisés par le Britanno-Genevois, ainsi que d’autres en plan plus large. La photographe Juliette Russbach, elle, présentera ses images des rencontres entre le groupe de réfugiés et des corps de métiers tels les footballeurs du Servette FC, la police de Carouge ou les danseurs de l’ADC. «Le projet est aussi social, nous voulions sortir ces hommes de leurs foyers. J’ai précisément choisi des centres d’hébergement masculins car cette population me semble la plus isolée. Les familles, elles, vivent dans des appartements, leurs enfants vont à l’école…», indique Jessica Tabary, par ailleurs étudiante en master de santé publique à l’Université de Genève. Troisième volet de l’exposition, des clichés réalisés par les requérants eux-mêmes. «Il y a des images formidables, s’enthousiasme Mark Henley. Et beaucoup de selfies.» Une preuve évidente de culture commune.

«Il n’y a pas de murs entre nous», du 21 au 23 mars à la galerie La Cave, à Genève.

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