agro-industrie

Ruée sur l’or vert africain

Des millions d’hectares de terres africaines sont loués pour des projets agro-industriels. C’est à la fois une chance et un risque. La société suisse Addax Bioenergy tente une démarche modèle dans la plantation de canne à sucre qu’elle développera sur 10 000 hectares en Sierra Leone . Reportage

La question semblait anodine: combien de familles vivent à Kolisoko? Un aîné a pris la parole, interrompu par un autre, puis un troisième. Une minute plus tard, c’est le brouhaha général. Aminata Kamara, assise sur le petit banc de bois amené pour les visiteurs, attend que ça se tasse. Elle est payée pour savoir que rien n’est anodin dans la brousse: depuis des mois, elle évalue l’impact social qu’aura la plantation de canne à sucre de la société suisse Addax Bioenergy dans la région de Makeni, au centre de la Sierra Leone.

Dix mille hectares dont seront tirés, à partir de 2012, cent mille tonnes de bioéthanol exporté vers l’Union européenne. Dans cette zone vivent aussi, survivent plutôt quelque 17 000 paysans dans une quarantaine de villages – il n’existe aucun recensement officiel. Sur ceux qui ont été interrogés, neuf sur dix disent avoir manqué de vivres l’an dernier.

Comment compenser, indemniser les terres louées pour 50 ans, pour que roulent nos voitures? Les 4000 emplois (directs et indirects) créés par l’usine, l’amélioration promise des techniques de culture sont-ils une chance unique, ou l’amorce d’une de ces calamités africaines sur lesquelles ont débouché tant de grands projets?

La réponse à ces questions dépasse largement Addax Bioenergy. Selon l’International Food Policy Research Institute, 15 à 20 millions d’hectares font l’objet de transactions ou de négociations avec des investisseurs étrangers dans des pays en développement depuis 2006. Une autre étude chiffre à 1,1 million d’hectares – les trois quarts de la Suisse – la surface louée en Afrique subsaharienne pour produire du bioéthanol. ActionAid, Grain et d’autres ONG dénoncent un accaparement aux effets pervers, une ruée sur l’or vert où se mêlent multinationales et fonds d’investissement du Nord et du Sud.

«Journaliste-activiste», comme il se présente lui-même, Theophilus Gbenda a un avis tranché sur le projet Addax Bioenergy: «Ces plantations ne servent pas à remplir les estomacs des Sierra-Léonais, mais à exporter vers l’Europe. Elles ne sont d’aucun bénéfice pour notre pays.» Le gouvernement d’un des Etats les plus pauvres de la planète ne peut rien refuser à un investisseur «qui emploie des chefs locaux et s’appuie sur le très influent homme d’affaires de Makeni, Vincent Kanu. Comment voulez-vous que les villageois aient un avis indépendant?» poursuit-il.

Ces critiques font bondir Nikolai Germann, chef du projet Addax Bioenergy: «Jamais aucune société n’a fait un tel effort d’écoute et de participation! Ne croyez pas que les gens sont si influençables, ils savent très bien ce qu’ils veulent.»

Cofinancé par la Banque européenne d’investissement, cinq pays de l’UE et la Banque africaine de développement, Addax Bioenergy en applique les critères stricts. Sur cinq millions de dollars déjà dépensés par la société suisse, la moitié l’a été dans quinze études d’impact, accessibles sur Internet. «Le processus de consultation est transparent, les précautions bien plus grandes que d’habitude», dit Franklin Karabo, un des avocats mandatés pour défendre les intérêts des propriétaires.

Chaque terrain, chaque case a été cartographié d’avion avec précision, localisé par GPS. Habitants, cultures, bétail, tombes des ancêtres, débit des rivières Rokel et Seli qui traversent la zone – et même les poissons qui y nagent: l’inventaire est large.

Invité par Addax Bioenergy à juger sur place, Le Temps a visité les villages de Kolisoko et de Rolako II – ce dernier choisi par nous, sans prévenir – pour vérifier si les habitants y étaient informés des enjeux. Ceux que nous avons rencontrés l’étaient.

«Ils en ont assez des réunions. Maintenant ils veulent l’argent!» dit Ibrahim Bangura, député sur la liste All People’s Congress. L’argent? Douze dollars par an et par hectare, dont 64% versés directement au propriétaire; et cinq dollars par jour pour les employés de la plantation. S’y ajoutent des bénéfices indirects. Ainsi, l’usine de la plantation produira 15 MW d’électricité, un quart de la production nationale dans un pays qui en manque cruellement.

«Ironiquement, cette aisance toute relative peut avoir des effets négatifs», prévient Heide Van Vlaenderen, qui a dirigé l’étude d’impact social. La perspective d’un dédommagement peut réveiller des querelles de voisinage; les emplois de la plantation – un salarié nourrit jusqu’à vingt bouches – attireront des miséreux d’autres régions, et avec eux des conflits, des maladies.

Quand on commence à bousculer l’équilibre précaire d’une économie agro-pastorale, on ne sait pas où cela s’arrêtera. L’exercice n’effraie pas Greg Huggins, un Sud-Africain qui l’a déjà pratiqué en Zambie ou en Tanzanie. C’est lui qui commence ces jours la partie sensible du travail: affiner les contrats de location pour une zone-pilote de 400 hectares. «Les paysans marchent des heures pour cultiver des champs éparpillés. Ce projet permet de regrouper les terres, d’améliorer les techniques. Rien qu’en préparant correctement le sol, sans engrais ni sélection de semences, nous avons triplé la production de riz dans les parcelles tests», dit-il.

Tel est l’enjeu majeur: améliorer la sécurité alimentaire malgré les hectares prélevés pour la plantation de canne à sucre. Pour cela, tracteurs, outils et surtout conseillers agricoles seront financés par Addax Bioenergy à hauteur de 3 millions de dollars pendant une période de transition de quelques années.

La FAO appuie la démarche. «Maintenir les paysans dans une agriculture de survie n’est pas une solution, dit Kevin Gallagher, son représentant à Freetown. Il faut la professionnaliser, lui ouvrir un accès à des marchés plus larges, ne serait-ce que pour nourrir une population plus nombreuse et urbanisée. Le projet d’Addax Bioenergy fixe un standard pour les autres sociétés.»

La Banque mondiale «a été sceptique dans le passé face au bioéthanol, admet son délégué en Sierra Leone Engilbert Gudmundsson. Nous pensons aujourd’hui que celui produit à partir de canne à sucre peut faire sens du point de vue environnemental, si cela n’entrave pas la production alimentaire». Sur l’augmentation de la productivité agricole, il demande à voir.

Franz Moestl, un coopérant de la GTZ allemande qui encourage les cultures de rente dans l’est de la Sierra Leone, souligne un risque inhérent à l’agro-industrie: «Les paysans deviennent des salariés précaires et ne parviennent plus à nourrir leur famille».

Quant à Solomon Kamara, bien qu’employé par la Banque africaine de développement qui cofinance le projet, il pose deux questions pertinentes: «Quelles garanties qu’Addax reste? Qui encaissera les bénéfices?»

La garantie de pérennité, ce sont les trente ans de présence d’Addax dans une quinzaine de pays africains. Les observateurs jugent que c’est un partenaire fiable.

La répartition des bénéfices est un point plus complexe. Addax Bioenergy est exempté d’impôts pendant dix ans, mais travaille à perte pendant la phase d’investissement (290 millions de francs). Quand elle produira à plein, dès 2015 en principe, la société peut espérer 54 millions d’euros de revenus annuels (sur la base d’un prix de 550 euros la tonne d’éthanol certifié conforme aux normes de l’UE) et 30 millions d’euros pour la vente d’électricité. Le retour sur investissement escompté est de 15%. Après dix ans, elle paiera 30% d’impôt sur le bénéfice et celui sur le dividende.

Un accord gagnant-gagnant, comme le dit Nikolai Germann, ou gagnant-perdant, comme l’affirme Theophilus Gbenda? Il est trop tôt pour le dire. A Kolisoko, le calcul des villageois est plus immédiat: «Addax va amener du travail, de l’animation au village, de l’argent pour payer l’école»… Eviter de susciter des espoirs démesurés ne sera pas la partie la plus aisée du projet.

Publicité