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Les comptes vertigineux de la démocratie

Le Portugal a installé en trente-six ans les institutions sociales et les infrastructures que les démocraties européennes ont mis soixante ans à construire. Résultat: un endettement structurel qui vient de faire tomber le premier ministre, José Sócrates

Le Portugal a trois possibilités, dit Luciano Amaral, auteur d’un essai roboratif sur les déficiences de l’économie de son pays: soit arrive un coup de chance, une sorte de miracle à l’irlandaise qui lui amène soudain des investisseurs capables de promouvoir des activités hautement productives et de forte pénétration dans les marchés mondiaux; soit il abandonne l’euro et/ou se déclare en cessation de paiement, entrant dans un processus de latino-américanisation fatal à sa réputation internationale; soit, assumant son incapacité à faire face tout seul à ses problèmes économiques, il se positionne comme une simple région de l’Europe, acceptant que des transferts de revenus viennent compenser sa faible productivité comme cela se passe pour l’Allemagne de l’Est vis-à-vis de l’Allemagne de l’Ouest ou du Mezzogiorno italien vis-à-vis du Nord. L’orgueil de la souveraineté en prendrait un coup, mais, pour autant que les Européens riches acceptent ce modèle, il serait des plus efficaces pour le Portugal.

Le premier ministre socialiste, José Sócrates, a clairement repoussé cette dernière solution en présentant sa démission, mercredi 23 mars, après que son paquet d’économies, accepté quelques jours plus tôt par la Commission européenne, a été repoussé par le parlement. «J’ai tout essayé pour empêcher l’intervention du Fonds européen et du Fonds monétaire international dans notre économie, a-t-il dit en rappelant avec dédain les exemples grec et irlandais, mais l’opposition a mis le pays en péril en sabordant les efforts du gouvernement.»

Le programme autonome d’austérité concocté par le premier ministre pour éviter celui que les institutions extérieures allaient lui imposer a suscité la colère du centre droit. Non pas tant pour la dureté des mesures prévues, encore qu’elles justifiaient une critique bien facile, mais pour sa désinvolture envers des parlementaires dont les voix lui étaient pourtant indispensables: il a négocié seul avec Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe, les conditions d’acceptation par Bruxelles du redressement budgétaire, sans avertir ni son ministre des Finances, ni les autres ministres, ni le président de la République et encore moins ses alliés ponctuels à l’Assemblée. Il espérait mettre tout le monde devant un fait accompli dans une semaine clé qui voit l’Union peaufiner son système de protection contre les dérapages budgétaires. Le parti social-démocrate de centre droit, appelé à ratifier le projet, a refusé le coup de force et le chantage à la crise.

Au Portugal, les impératifs de la politique dominent toujours ceux de l’économie. Ce vieux pays, l’un des plus anciens d’Europe, est toujours à vouloir tenir son rang parmi les autres, les partis rivalisent pour y réussir et le bilan financier de ceux qui gouvernent est un motif soit de fierté soit de honte nationale. En ce moment, les quelque 7% de déficit budgétaire par rapport au PIB et l’absence des 9 milliards d’euros nécessaires pour payer l’échéance de juin de la dette font la honte. Les élections qui s’annoncent promettent donc un grand étalage de passions nationales. Outre les appréhensions des petites gens qui seront directement touchées par les sacrifices à venir, il y aura la mise en accusation de «tous ceux qui empêchent le Portugal d’être un pays normal et prospère comme les autres». On fera la liste habituelle des diagnostics coupables: la mentalité et la culture des Portugais «qui vivent au-dessus de leurs moyens», la place exagérée de l’Etat dans l’économie, la rigidité du marché du travail, la mauvaise qualité de la main-d’œuvre, le clientélisme des politiques, le gaspillage, la corruption, etc. On en appellera à un «homme nouveau», digne enfin de figurer parmi les meilleurs des Européens.

La revendication de dignité est ce qui a fait la démocratie portugaise à partir de 1974, et avec elle, du fait des circonstances, ses coûts économiques énormes. La généralisation, en quelques années, de la sécurité sociale, qui n’existait que pour une mince couche de la population sous le régime corporatiste précédent, n’a pas encore pu être intégrée dans un fonctionnement économique normal. Contrairement à la majorité des pays européens qui ont créé leur Etat providence dans la prospérité de l’après-guerre, le Portugal a mis en place le sien au moment du choc pétrolier et de la récession qui allait s’ensuivre. «Nous devons notre Etat social à une rupture historique, dit Antonio Barreto, le président de la Fondation Francisco Manuel dos Santos, qui finance des recherches sur la situation économique et sociale portugaise*. Nous avons alors voulu nous aligner sur le modèle européen, avec raison, mais dans un contexte très défavorable, tant au niveau national qu’international.»

Les bénéfices sont contrastés, dit le chercheur. Si l’accès pour tous à la santé peut être considéré comme un succès, et si les quelque 7 à 8% du PIB qu’il coûte à la nation produisent un réel effet de sécurité pour la population, le taux de mortalité infantile est par exemple devenu le plus bas d’Europe, les dépenses d’éducation n’ont pas donné les résultats attendus: les taux très élevés de scolarisation ne se traduisent pas par de meilleurs résultats sur l’emploi.

L’éducation devait être le grand chantier du Portugal démocratique. Contre l’obscurantisme de la dictature, elle symbolisait les Lumières, condition de la croissance et de la prospérité. Aujourd’hui, plus qu’ail­leurs, les jeunes diplômés font des chauffeurs de taxi, des serveurs de café, des employés surqualifiés pour de petits travaux précaires ou des enfants traînant à 30 ans chez leurs parents. Où est l’erreur? Un enseignement mal fait? Des filières mal pensées? Une déperdition de cadres? Les spécialistes s’interrogent. En attendant, les jeunes protestent. Le groupe de rock Homens da Luta (Les hommes en lutte), notamment connu pour sa chanson «I belong to the unpaid generation» («Je suis de la génération des sans-salaire»), représentera le Portugal à l’Eurosong 2011, au mois de mai à Düsseldorf, avec «Luta É Alegria».

«Nos deux grands problèmes, explique Luciano Amaral, sont d’une part la faible intensité du capital par rapport au travail et d’autre part sa basse productivité. Ces deux facteurs ont favorisé l’expansion du secteur non marchand de l’économie, la construction, les services de santé, l’éducation, ainsi que la substitution de l’épargne et de l’investissement par la consommation.» Le pays est de fait devenu le champion européen en kilomètres d’autoroute par habitant. Des hypermarchés géants ont vu le jour, tandis que le parc automobile s’agrandissait en proportion, ajoutant l’endettement privé à l’endettement public. Un crédit bon marché pour le logement, corrigeant l’absence d’un marché de location, a porté la dette cumulée à près de 140% du PIB. Loin de favoriser les investissements productifs, les fonds européens ont été systématiquement dirigés par décisions gouvernementales vers les infrastructures et l’économie non marchande, rendant ainsi le pays de moins en moins attrayant pour les capitaux étrangers disponibles.

Tant qu’il existait une monnaie nationale, le système de dévaluation permanente permettait les ajustements nécessaires à un accès facilité aux marchés de l’exportation. Mais l’introduction de l’euro a mis fin à cette pratique. Et elle a laissé le Portugal avec une monnaie exagérément chère par rapport à sa productivité. Le faible accroissement du capital par rapport à la main-d’œuvre existante et la productivité très faible de ce capital aboutissent à une décroissance, réelle certaines années, tendancielle en tout cas, dit Amaral.

Plusieurs circonstances internationales ont ajouté au malheur portugais: la crise monétaire internationale de 2008, qui a aggravé le déficit commercial; la baisse des transferts de capitaux des émigrés, eux aussi touchés par la crise, avec, parallèlement, un accroissement des sorties d’argent par l’immigration est-européenne ou africaine, maintenant plus nombreuse; l’élargissement de l’Union européenne à l’Est, qui a détourné les investissements étrangers vers des cieux apparemment plus prometteurs. Résultat: une situation de quasi-banqueroute.

Le déficit budgétaire est inscrit dans la structure de cette démocratie récente dont le substrat économique est fragile. Les seules économies possibles à court terme sont dans le secteur public. Mais elles sont d’autant plus difficiles à introduire que toutes les mesures sociales adoptées depuis 36 ans n’ont pas diminué les inégalités de revenu: le Portugal reste un des trois pays les plus inégaux d’Europe, après la Lituanie et la Bulgarie. Dès lors, c’est bien un procès politique général qui est fait aux gouvernants des deux principaux partis du régime démocratique, le Parti socialiste de centre gauche et le Parti social-démocrate de centre droit. Comme tous les procès politiques, il est à la fois juste et injuste.

Il est avéré que la compétition électorale a entraîné les politiciens vers des choix démagogiques de rentabilité immédiate, notamment dans le crédit et les équipements. Leurs politiques de subventions ont souvent dépassé la prudence. Leur culture, issue d’une longue tradition centralisée du pouvoir que n’ont pas modifiée les débuts socialistes de la révolution des Œillets de 1974, les a conduits à des solutions sans doute trop étatistes. Mais ces défauts de gestion sont intimement liés à l’origine et au style de la démocratie parlementaire portugaise. Ils posent deux questions de fond: la Constitution devrait-elle être amendée en vue d’une plus grande discipline? Un pays pauvre comme le Portugal peut-il survivre avec toutes les attributions et les ambitions de son indépendance dans l’Union européenne telle qu’elle est? Les optimistes ne se bousculent pas.

* Tous les chiffres concernant l’économie portugaise sont accessibles sur: www.pordata.pt

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