Corruption

Les paris en ligne, une industrie controversée mais florissante

Durant l’Euro de foot, des milliards seront gagnés, perdus ou blanchis. Survol chiffré d’une économie en plein développement

On parie que l’Euro qui débute générera des milliards de paris? En tout cas, 500 milliards d’euros ont été misés, pendant la saison européenne de football 2011. Et sur la seule finale de la Ligue des champions entre Barcelone et Manchester United, les paris ont dépassé le milliard d’euros à travers le monde.

L’Euro ukraino-polonais ne devrait toutefois pas être le théâtre de matches arrangés. «Une telle compétition comporte peu de risques», assure Pierre Cornu. Invité la semaine dernière par le Centre international d’étude du sport (CIES) à Neuchâtel pour s’exprimer sur la menace que constitue la corruption pour le sport, l’ancien procureur neuchâtelois, désormais conseiller juridique de l’UEFA, avance deux arguments: les joueurs qui y participent sont parmi les meilleurs du monde et sont grassement payés pour ça. Suffisamment pour ne pas se laisser facilement corrompre. Ensuite, poursuit-il, ce tournoi monopolise l’attention. Toutes les caméras (sportives) et tous les yeux du monde – en 2008, une moyenne de 155 millions de téléspectateurs par match a été recensée – seront braqués sur l’événement. La moindre bizarrerie sera scrutée et analysée par les spécialistes et les autres.

Dans la majeure partie des cas, et même si l’affaire du «Calcioscommesse» qui secoue à nouveau l’Italie dit l’inverse, les matches arrangés concernent des joueurs et des enjeux de seconde zone. Les caméras sont souvent absentes, les spectateurs épars et les salaires des corruptibles peu élevés, ou très irrégulièrement honorés.

Le cas italien est par contre révélateur des insaisissables réseaux mis en place. La justice enquête désormais sur des liens avec des mafias d’Italie du Sud, d’Europe de l’Est et d’Asie. Pour brouiller les pistes, les malfaiteurs éparpillent les mises.

Et ils ont le choix: quelque 15 000 sites de paris sportifs en ligne seraient actifs dans le monde. Dont seulement 10% sont autorisés, chiffre Christophe De Kepper, directeur général du Comité international olympique (CIO). «Dans les années 1990, ils ont profité d’un vide juridique. Beaucoup sont basés dans des régions où il n’y a pas de contrôle», ajoute Denis Oswald, directeur du CIES et membre de la Commission exécutive du CIO. Le plus populaire d’entre eux, Bwin, est exploité par ElectraWorks Limited, une société sise à Gibraltar.

Si cette industrie, controversée pour les dérives qu’elle provoque, fleurit à grande vitesse, c’est d’abord grâce à l’avènement d’Internet. La Toile permet à tous de parier partout. Et la généralisation des supports mobiles ne fait rien pour freiner cette expansion.

L’époque où, pour gagner au Sport-Toto, il fallait parier sur un ensemble de matches, est bien loin. Aujourd’hui, on peut parier sur un seul match, aussi lointain soit-il, et en deviner le score final jusqu’à cinq minutes de son terme. C’est le live betting. Mais les parieurs peuvent aussi miser sur des faits de jeu. Quelle équipe tirera le premier corner? Qui recevra le premier carton jaune? Qui remportera le premier set d’un match de tennis? Ou le premier jeu? Combien de doubles fautes? Etc. Puis s’y ajoutent les paris «dérivés»: quelle sera la différence de buts entre les deux équipes à la fin du match? Et à la mi-temps? «C’est ce genre de paris qu’il faudrait commencer par ­interdire», tonne Jean-Luc Moner-Banet, directeur de la Loterie romande et membre des comités des associations faîtières mondiale et européenne des loteries, également invité à Neuchâtel.

En plus, les grands sites autorisés comme Bwin, Betclic ou Unibet ont misé gros pour se faire connaître des amateurs de sport. Les joueurs du Real Madrid, de l’AC Milan, de la Juventus, de Valence ou de l’Olympique Lyonnais ont tous, ces dernières années, porté un maillot floqué du nom d’une de ces sociétés. «Alors que la crise a réduit les sommes payées par les sponsors traditionnels, elles sont arrivées avec des offres beaucoup plus intéressantes, analyse Patrick Cotting, directeur du cabinet de conseil en marketing, CCI Cotting. Aujourd’hui, le prix pour afficher sa marque sur un maillot a été réduit par trois ou quatre. Alors un club aura vite fait de se tourner vers celui qui offre les mêmes conditions qu’avant la crise, quitte à mettre en jeu sa réputation.»

A force, cette industrie est devenue milliardaire. Rien que pour le marché français, on estime que le total des paris sportifs en ligne atteindra 1,8 milliard d’euros cette année. En Angleterre, un chiffre de 3,5 milliards d’euros était articulé pour 2009, déjà. En Espagne ou en Italie, 1 milliard d’euros. En pleine croissance, mondialisé, majoritairement souterrain, ce marché a tout pour plaire aux organisations criminelles. «Lorsqu’elles blanchissent de l’argent, elles considèrent qu’une perte de 30% reste honorable. Mais désormais, les matches arrangés leur permettent même de faire fructifier cet argent», condamne Jean-Luc Moner-Banet.

Quelque 15 000 sites de paris seraient actifs dans le monde. Et seuls 10% d’entre eux sont autorisés

Publicité