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Décrié, le Libor reste difficile à remplacer

Le scandale autour de la banque Barclays a remis en question la fiabilité de l’instrument. Faute de véritable alternative, ce taux interbancaire sera mieux contrôlé mais il ne disparaîtra pas

Les courriels échangés entre des employés de Barclays, révélés par les autorités de surveillance britannique et américaine, ont fait le tour de la planète en quelques heures. Extraits: «Nous avons besoin d’un taux à trois mois très bas, sinon ça pourrait nous coûter une fortune.» Plus que de longues explications, ces échanges entre des courtiers et des agents de la trésorerie de la banque britannique ont révélé à quel point les taux interbancaires Libor (London Interbank Offered Rate) et Euribor, son équivalent européen, étaient sujets à manipulation.

La principale faiblesse du Libor est d’être déterminé sur la base d’un sondage effectué auprès des banques, plutôt que de reposer sur des transactions réelles. Les risques inhérents à ce mode de calcul ont déjà été signalés dès 2008 par la Banque des règlements internationaux (BRI), qui mettait en doute la fiabilité du Libor en 2007: «Une comparaison avec d’autres modes de fixation utilisés pour des taux d’intérêt similaires confirme que, durant les récentes turbulences des marchés, le Libor s’est écarté des autres taux de référence dans une proportion inhabituelle», écrivait la BRI dans une étude de 2008, mais sans prétendre que le taux ait été sciemment manipulé.

Les banques peuvent chercher à influencer les taux interbancaires – qui définissent le prix auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles et déterminent le coût des crédits aux ménages et aux entreprises – pour deux raisons. La première est d’essayer de faire apparaître son établissement dans une meilleure posture qu’il ne l’est en réalité. La seconde est de chercher à influencer le taux Libor dans un sens donné, à un niveau supérieur ou inférieur à la réalité, en fonction des intérêts du moment des participants au marché. Selon l’Autorité britannique des services financiers (FSA), les courtiers de Barclays ont envoyé plus de 250 demandes de modifications du taux fourni par la banque aux agents responsables de cette tâche. En tout, une vingtaine d’établissements sont soupçonnés d’avoir manipulé les taux, y compris Credit Suisse et UBS.

Malgré l’ampleur de l’affaire, les propositions de réforme du Libor sont restées plutôt timides jusqu’ici. Trois solutions sont envisagées.

La première, et la plus évidente, est de mieux surveiller la qualité des données fournies par les établissements sondés. Selon un économiste qui a étudié en détail cette question, des indices auraient dû mettre la puce à l’oreille des régulateurs: «La dispersion entre les données fournies était souvent très faible, même en cas de forte volatilité. C’était assez étrange», relate-t-il. Jeudi, Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), a appelé à prendre des mesures, à la fois pour les banques qui fournissent les données du Libor et pour les fédérations chargées de fixer ces taux.

Deuxième proposition: accroître le nombre de banques qui participent au sondage, pour réduire l’influence de données faussées. Ce nombre varie en fonction des monnaies et des échéances. Reste qu’augmenter le nombre de banques sondées ne fait pas l’unanimité. Un sondage qui serait effectué auprès d’une multitude de petites banques, peu actives sur le marché interbancaire, n’améliorerait pas forcément la représentativité de l’enquête. De plus, les coûts du crédit augmenteraient: si l’on portait le nombre de banques sondées à plus de 30 instituts, les taux interbancaires augmenteraient de 15 points de base (0,15%), ont calculé des analystes de Credit Suisse dans une note, fin juin.

Une troisième réforme, plus fondamentale, est proposée: les taux de référence s’orienteraient selon des indices reposant sur des transactions réelles. Il pourrait s’agir notamment de «swaps» de taux d’intérêt sur devises. En Europe, l’Eonia (European OverNight Index Average), le taux d’intérêt interbancaire pour la zone euro au jour le jour, reflète le prix des échanges réels sur le marché interbancaire. Avec un bémol: le nombre de transactions réellement effectuées est parfois très réduit pour certaines monnaies à certaines échéances. «Dans ces cas, les indications fournies par des transactions réelles seraient encore moins représentatives qu’un Libor manipulé», avertit un observateur de ce marché.

Néanmoins, plusieurs spécialistes estiment que la tendance ira à recourir à des taux de référence basés sur de véritables transactions plutôt que sur des sondages. C’est le cas de Rosa Abrantes-Metz, professeure à la Stern School of Business à New York, et auteure d’articles sur ce thème. «Le Libor est le chiffre le plus important du monde. Il devrait être basé sur des transactions réelles», déclarait-elle en mars au Temps.

Qu’en est-il en Suisse, où la Banque nationale met en œuvre sa politique monétaire via une marge de fluctuation autour du Libor pour les dépôts à trois mois en francs? «Selon un premier examen de la décision de l’autorité britannique des services financiers en rapport avec Barclays, le Libor en francs n’a pas été affecté par les tentatives de manipulation. La BNS n’a pu observer aucune distorsion significative du point de vue de la politique monétaire du taux Libor à trois mois», a assuré un porte-parole.

Quelle que soit la forme que prendra le Libor à l’avenir, une adaptation ne pourra s’effectuer que de manière graduelle compte tenu des gigantesques volumes de produits financiers déjà émis qui s’y réfèrent. «A court terme, la principale conséquence du scandale de Barclays est qu’aucun intervenant sur ce marché n’enverra plus de courriels à ses collègues sur le Libor! L’affaire aura d’importantes conséquences sur le plan juridique et sur le fonctionnement des banques. Mais à plus long terme, il ne sera pas facile de trouver un substitut au Libor», conclut un spécialiste de ce marché. Si le Libor sera surveillé de plus près, son successeur ne se profile pas à l’horizon.

D’autres indices, tels que les swaps de taux d’intérêt ou l’Eonia, ne seraient pas toujours plus représentatifs

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