L’interview de Nick Hayek

«L’an passé, Swatch Group a créé chaque jour trois nouveaux emplois en Suisse»

Nick Hayek, patron de Swatch Group, peut se targuer d’un nouvel exercice record en 2012. La barre des 8 milliards de francs de chiffre d’affaires pourrait être atteinte. Pour l’année prochaine, il affiche sa confiance pour l’ensemble de l’industrie. La croissance devrait être au rendez-vous

Et une de plus. 2012 sera à nouveau une année record pour Swatch Group. Nick Hayek, patron du groupe, livre son analyse sur la branche. Un nouvel exercice de croissance se profile pour elle. La progression pourrait atteindre 5 à 7% en 2013. Il estime même qu’il n’y a pas de limite à la croissance de l’horlogerie: elle pourrait aller plus loin que doubler ses ventes à terme.

Le Temps: En 2011, Swatch Group a publié un chiffre d’affaires de 7,143 milliards de francs. Qu’en sera-t-il cette année?

Nick Hayek: Nous nous étions fixés comme objectif d’atteindre 8 milliards de francs de chiffre d’affaires brut sur l’année. Nous pouvons toujours y parvenir, même si la marge de manœuvre est un peu serrée, car la faiblesse du dollar ne nous aide vraiment pas!

– Quels sont les marchés porteurs?

– Les Etats-Unis se portent très bien. L’Europe se maintient bien, avec des variations en fonction des segments de prix. En Chine, les segments de l’entrée et du moyen de gamme continuent sur une croissance très dynamique. Il n’y a d’ailleurs jamais eu de fléchissement dans ces segments. Par contre, on n’observe pas encore de vraie réaccélération dans le luxe. La Chine n’a pas encore retrouvé son rythme de ces dernières années. Mais, soyons clairs, avant, c’était des progressions de 30, 40 ou 50%. Là, elles se situent plutôt vers les 2 à 5% pour les segments de très haut de gamme. Pour moi, c’est une situation saine et normale.

– Qui peut toutefois affecter vos comptes…

– Les Chinois n’ont pas cessé de consommer, ils achètent même plus à l’étranger qu’avant, lors de leurs voyages. Notamment en raison des taxes sur le luxe, qui sont des plus élevées dans leurs pays.

– Donc un exercice record pour vous, le troisième de rang…

– Oui, même si je n’apprécie pas ce terme «record». Pour moi, il est plus important que ces résultats confortent notre stratégie à moyen et long terme. Ils prouvent que nous sommes dans le juste. Ils sont aussi le reflet de nos investissements et des structures mises en place, qu’elles soient industrielles, marketing ou commerciales. Il y a d’autres aspects tout aussi importants que les comptes du groupe. Cette année, jamais Swatch Group n’a déposé autant de brevets, un tous les deux jours. Jamais non plus le groupe n’a occupé un aussi grand nombre d’apprentis, environ 350. Il faut absolument préparer l’avenir, anticiper les besoins futurs en personnel qualifié. Tout cela nous réconforte dans notre vision: le groupe a bien le potentiel, sans aucune acquisition, d’atteindre et pourquoi pas dépasser les 10 milliards de francs de vente à terme.

– L’horlogerie semble être entrée dans un nouveau paradigme…

– En effet, jusqu’à il y a peu, l’horlogerie était considérée comme l’une des industries les plus cycliques qui soient. Ce n’est plus le cas. Les variations et les amplitudes ont été dans une très large mesure lissées. Du moins au Swatch Group, grâce à notre présence dans tous les segments du marché, à une innovation dans les produits qui ne se dément pas pendant toute l’année, à la filialisation des marchés et à notre réseau de distribution. Nous sommes sortis de la logique de cyclicité dramatique comme la connaît par exemple de plus en plus l’industrie automobile. L’horlogerie est devenue nettement plus stable.

– Et par marque, dans votre groupe, quel tableau pouvez-vous brosser pour 2012?

– L’année n’est pas encore terminée. Je n’aime pas les «hit lists»… Les marques ont toutes, à leur niveau, battu des records. A ce stade, on peut néanmoins remarquer que, cette année, du point de vue chiffre d’affaires, nous disposons de trois marques milliardaires [ndlr: Omega, Longines et Tissot, selon nous] et, l’année prochaine, ce nombre aura passé à cinq.

– Votre manque à gagner lié à la survalorisation du franc s’est élevé à 696 millions de francs en 2011. Et cette année? Nettement moins, non?

– Si, cette année, l’effet de change par rapport à 2011 aura été gérable ou positif, le manque à gagner par rapport aux cours de change de 2010 représente presque un demi-milliard de francs.

– La Banque nationale suisse (BNS) a donc eu raison d’arrimer le franc à l’euro…

– Il faut rendre conscients les Suisses que la banque centrale n’avait pas d’alternative. C’est la meilleure solution à ce problème. Dans les circonstances actuelles, il n’y avait pas mieux à faire.

– Votre croissance s’est-elle aussi reflétée dans l’emploi?

– Oui, et comment. A fin juin, nous comptions 700 collaborateurs supplémentaires en Suisse. Les chiffres totaux sur l’année ne sont pas encore connus, mais ils devraient au moins se monter à 1000. On peut dire que, cette année, Swatch Group a créé chaque jour trois nouveaux emplois en Suisse, voire davantage.

– Et en 2013?

– Cela continuera. Impossible de quantifier à ce stade nos besoins, mais ils sont conséquents. Tout comme en 2012, avec un nombre total de 350 jeunes, nous mettrons un accent particulier sur les apprentis. On va encore accélérer ce rythme au niveau des emplois techniques, entre autres. Nous avons un programme en ce sens. Le chemin de l’apprentissage n’est pas limité, il peut au contraire vous mener au sommet et offre des perspectives. Pierre-André Bühler, directeur d’ETA, notre fabricant de mouvements, a commencé par un apprentissage comme micromécanicien. Et aujourd’hui, il fait partie de la direction générale du groupe. Un apprentissage a souvent plus de valeur qu’un MBA, en tout cas chez nous.

– Quelle lecture faites-vous de 2013 pour l’horlogerie dans son ensemble?

– Comme déjà mentionné, notre industrie est devenue moins cyclique. Un meilleur travail est fait sur le terrain, sur les marchés. En général du moins. Le potentiel de croissance pour la branche est de 5 à 7% l’année prochaine.

– De nouveaux pays à défricher, comme les Philippines?

– Beaucoup de marchés possèdent un potentiel réel, intéressant. Comme l’Indonésie, le Brésil ou encore l’Inde. Mais je ne dirais pas qu’il y a des pays spectaculaires supplémentaires. Il reste toutefois beaucoup d’endroits où nous devons encore intensifier notre présence.

– Pensez-vous, comme Jean-Claude Biver, que l’horlogerie suisse soit capable de doubler ses exportations, à quelque 40 milliards de francs, dans un horizon de dix à quinze ans?

– Je le formulerais de manière plus nuancée. Aussi longtemps que l’industrie horlogère ne néglige pas d’être présente dans tous les segments de prix, soigne ses marques, protège son «Swiss made», fait son travail d’innovation et continue à contrôler sa distribution dans le monde, il n’y aura pas de limite à la croissance de l’horlogerie. On peut même aller plus loin que doubler les ventes.

– Sous quelles conditions?

– Celles que j’ai exposées, et il faut veiller à ne pas être aspiré par le seul luxe. L’horlogerie suisse a besoin de volumes. C’est-à-dire de marques d’entrée et de moyen de gamme, comme nous sommes presque les seuls à les développer chez Swatch Group. La Suisse doit garder le leadership dans ces deux segments dans le monde, dans l’intérêt de l’indépendance de toute notre horlogerie. Beaucoup de marques d’entrée et de moyen de gamme ont disparu en Suisse. C’est mon grand souci. Il faudrait que les autres grands groupes horlogers investissent aussi dans les volumes. Avec du vrai «Swiss made», bien sûr, et cela sans profiter simplement de la force industrielle de Swatch Group.

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