conjoncture

L’importance des banques suisses serait surestimée

La part des instituts financiers dans le PIB national ne pèserait que 4%. Soit une baisse de 40% par rapport aux chiffres admis jusqu’ici. L’étude qui révèle ces données est toutefois critiquée

C’est une étude qui secoue le landerneau bancaire depuis plusieurs semaines. A tel point qu’à peine sortie elle est déjà vertement critiquée par les principaux intéressés, à savoir les institutions financières du pays. Selon cette recherche, la part des banques suisses au produit intérieur brut (PIB) est largement surestimée dans les statistiques officielles. De plus, elle ne progresserait pas mais, au contraire, serait en recul ces dernières années.

Ainsi, la quote-part de ce secteur ne serait que de 4%, indique cette étude du Centre de recherches conjoncturelles du Liechtenstein, mandaté par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). L’un de ses auteurs, Kersten Kellermann, responsable des projets de recherche au Centre de recherches, ancienne cheffe économiste de l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma) et ex-chargée de cours à l’Université de Fribourg, estime ainsi que «le poids des banques est 40% inférieur à ce qui était jusqu’ici communément admis». Avec son collègue Carsten-Henning Schlag, ils sont arrivés à une création de valeur de 22 milliards de francs pour cette branche en 2010. Les chiffres officiels parlent eux de 36 milliards. Soit un différentiel de 38%. Pour 2009, l’écart se situe même à 42%. Les deux économistes constatent aussi que la valeur ajoutée des établissements financiers a fortement reculé depuis 2008. De 27 milliards en 2008, elle est passée à 22,1 milliards deux ans plus tard. A l’inverse, les statistiques officielles sous-estimeraient donc le poids d’autres branches.

Les chiffres de l’étude relativisent donc les assertions de l’Association suisse des banquiers (ASB), qui se targuait encore récemment d’une part de près de 10% des activités bancaires dans le PIB, alors que les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS) eux mentionnent 6%. D’où proviennent ces différences? Le débat n’est pas nouveau. La mesure de la production des banques et des sociétés financières a toujours été un grand défi pour les comptes nationaux, écrivait déjà pudiquement l’OFS en 2003. La pierre d’achoppement réside dans la prise en compte ou non de ce que les experts appellent la prime de risque. En d’autres termes, les deux auteurs de l’étude sont d’avis que parmi d’autres variables, les revenus d’intérêts, qui représentent une large part de la richesse des banques, ne sont en fait pas de la création de valeur.

Archi-faux, rétorque l’Association suisse des banquiers, qui remet en cause la méthodologie utilisée par l’étude. Selon son économiste Raphael Vannoni, «la prise de risque est un service clé des banques pour lesquelles elles sont rémunérées en conséquence». Idem avec tous les autres secteurs, qui assument un risque commercial, poursuit-il. Sans prise de risque, aucun revenu n’est possible, selon l’ASB. Par exemple, argue l’association, un importateur suisse d’automobiles s’expose à l’évolution des taux de change. Et l’Association suisse des banquiers se demande aussi pourquoi seul le secteur bancaire est ainsi extirpé des comptes nationaux et pas les autres branches.

Il n’empêche. Le fait que le produit de l’intérêt soit pris en compte dans la mesure de la production a toujours suscité un certain malaise auprès des experts. La London School of Economics abonde d’ailleurs dans le sens du Centre de recherches conjoncturelles du Liechtenstein, remarquant elle aussi une «surévaluation de la contribution économique des banques». Dans le même temps, le risque que les banques prennent est considérablement sous-estimé. Cette polémique n’est d’ailleurs pas près de s’achever: Eurostat, l’OCDE, la Banque centrale européenne et les Nations unies ont institué des groupes de travail pour réfléchir à une nouvelle manière de calculer la valeur ajoutée brute des institutions financières.

L’étude laisse toutefois songeur Roland Duss. Le directeur de la recherche à la banque privée Gonet & Cie estime que, pour déterminer la part de la finance au PIB, il convient d’intégrer toutes les variables: les salaires, les loyers procurés et les emplois annexes (maintenance IT, entretien des bâtiments, nettoyage, électricité, repas pris par les clients, etc.). «Sur cette base, je pense que l’estimation de 9-10% est de loin plus correcte, car les salaires sont généralement plus élevés que dans la construction, l’industrie, la restauration, le social, les transports ou l’administration publique.»

L’ASB, en la circonstance, s’est même trouvé un allié insolite, l’Union syndicale suisse. Pour Daniel Lampart, son chef économiste, peu importe le chiffre exact du poids de la finance. «Il n’en reste pas moins que c’est une branche de la plus haute importance». Lui conseille d’utiliser les conclusions de l’étude avec une grande circonspection, même si elle apporte une contribution intéressante. Ce vieux débat méthodologique renvoie selon lui aussi à la difficulté de calculer la richesse d’un pays dans son ensemble. «Le PIB n’est de loin pas une vérité», rappelle-t-il.

On le voit, c’est une discussion technique, conceptuelle. D’ailleurs, selon Kersten Kellermann, «les résultats de l’enquête doivent être compris comme une première approximation. Ils sont basés sur une base de données incomplète.» Les discussions ne font donc que commencer. Et elles pourraient avoir des ramifications politiques. Lesquelles ont en fait déjà débuté. «Ce qui nous dérange, c’est la part dominante qu’occupent les banques dans l’agenda politique», a déclaré Werner Messmer. Le président de la Société suisse des entrepreneurs (SSE) revendique d’ores et déjà un appui politique accru en faveur de sa branche. Pour comparaison, la part de la construction au PIB suisse se situerait, selon la SSE, entre 5 et 6%. Plus que le secteur bancaire donc.

Le fait que le produit de l’intérêt soit pris en compte a toujours suscité un malaise chez les experts

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