risque systémique

Les dérivés d’UBS, Credit Suisse et d’autres prépareraient un «Fukushima bancaire»

Selon une étude du bureau Alpha Value, le notionnel des produits dérivés des deux grandes banques dépasse 200 fois le PIB de la Suisse. Les banques rétorquent que cela ne mesure en rien le risque de ces activités

On savait BNP Paribas ou Deut­sche Bank impliqués jusqu’au cou. Les champions nationaux helvétiques ont peu à leur envier. Dans une étude révélant les «Fukushima potentiels» du secteur bancaire européen dévoilée mardi, le bureau de recherche Alpha Value rappelle que le volume des activités de Credit Suisse lié aux produits financiers dits «dérivés» – la valeur «notionnelle» des produits traités – dépassait les 50 000 milliards de francs l’an dernier. Celles d’UBS approchent les 38 000 milliards. En Europe, la palme revient à Deut­sche Bank, avec l’équivalent de 68 000 milliards de francs.

«Swaps de taux», CDS, contrats sur matières premières ou devises… autant de produits complexes dont moins du dixième servirait à protéger les acteurs de l’économie «réelle» contre les fluctuations de cours, selon la Banque des règlements internationaux. Le bureau paneuropéen de recherche boursière basé à Paris calcule de son côté que, pour Credit Suisse, l’activité sur dérivés représente plus de cinquante fois le bilan de la banque, contre une trentaine de fois chez UBS, Deutsche Bank ou BNP Paribas. L’activité sur les produits dérivés de la deuxième banque du pays équivaut ainsi à la valeur de 86 ans d’activité économique de la Suisse, la prise en compte d’UBS rajoutant 65 années de PIB. Autre chiffre publié par Alpha Value: sur les seuls produits appelés «CDS» – au départ, des assurances protégeant contre le non-remboursement d’un Etat ou d’une entreprise, largement utilisées à de fins spéculatives –, des pertes équivalant à entre 2 et 4% de leur volume notionnel balaieraient les fonds propres aussi bien chez UBS que chez Credit Suisse, Deut­sche Bank ou BNP Paribas.

Les banques crient au mirage

Des données qui permettent de mieux comprendre la volonté de Berne d’imposer des normes de renforcement des fonds propres plus sévères qu’à l’étranger, sous les railleries d’une partie de la classe politique. «Trop bon élève, la Suisse? En réalité, vu l’exposition des banques aux produits dérivés, c’est juste une nécessité», déplore Christophe Nijdam, responsable des analystes bancaires chez Alpha Value. Qui note que ni la France ni l’Allemagne n’ont, elles, cru bon d’en faire de même.

Dans leur rapport annuel, les banques répètent que cette mesure de la superficie de ces activités ne reflète en rien leur risque. «Le lundi je vous achète pour 10 millions de «swaps de taux», le mardi le marché tourne favorablement et je fais une plus-value de 50 000 francs, le mercredi j’appelle une autre banque pour me protéger, vend ma position en y perdant 40 000 francs… Quand on relève les compteurs, je suis encore dans le vert et n’ai pas perdu ces 10 millions», explique un expert de la comptabilité bancaire à Zurich. «Ce sont ces milliers de micro-bilans qui sont additionnés en fin d’année», ajoute-t-il.

Au final, dans le rapport annuel de Credit Suisse, les activités sur produits dérivés sont mesurées par une «valeur de remplacement» de 37 milliards. En période de crise, comme en 2008, «toutes ces valeurs de remplacement s’évanouissent; rappelez-vous la valeur des CDS sur les «subprime»… du vent», rétorque Christophe Nijdam qui, dans une autre vie, co-créa le département des dérivés de la banque CCF (aujourd’hui HSBC).

Records de 2007 dépassés

Ce dernier souligne que «la ­catastrophe reste que l’activité mondiale sur ces dérivés est revenue à son niveau d’avant la crise – 693 000 milliards de dollars de notionnel – et que les banques font des pieds et des mains pour ne pas réduire ce risque systémique».

Eu Europe, les lobbys veulent la peau de réformes comme l’obligation de dépôt de cautions auprès des chambres de compensation. Ou la taxe sur les transactions financières. Ou la scission de ces activités au sein des grandes banques. «Les nouvelles directives Emir ou MiFID visent à davantage de transparence sur ces dérivés et à mieux en gérer les risques, en rien à les réduire», reconnaît Benoît Lallemand, analyste «senior» au sein de Finance Watch. «En réalité, les marges bénéficiaires – de 2 à 3% – réalisées sur ces produits par les grandes banques sont équivalentes aux économies qu’elles font – lors de leur financement – en bénéficiant de la garantie implicite de l’Etat», rappelle l’association qui milite à Bruxelles pour une meilleure régulation de la finance. Signifiant par là que, sans cette garantie, ces activités serait bien moins viables.

«La catastrophe reste que l’activité mondiale sur ces dérivés est revenue à son niveau d’avant-crise»

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