Enquête

Beny Steinmetz, la saga d’un roi du diamant assiégé par la justice

Le milliardaire israélien basé en Suisse est la cible d’accusations de corruption. Cet homme secret a construit sa fortune grâce à des nerfs d’acier et un «relationnel» fourni en Afrique

Le roi assiégé du diamant genevois

Matières premières Basé en Suisse, le milliardaire Beny Steinmetz estla cible d’accusationsde corruption

Cet homme secret a construit sa fortune au culot, grâce à des nerfs d’acier et un «relationnel» très fourni en Afrique

La justice suissese trouve confrontée comme jamais aux rudes mœurs de l’industrie minière

Ceux qui ont eu le privilège d’admirer les gros diamants luisant sous leurs vitrines blindées, lors de ventes privées organisées à Saint-Moritz, Genève ou Monaco, se doivent de connaître le nom de Beny Steinmetz.

Depuis 25 ans, cet Israélien au visage acéré, qui s’est installé en Suisse en 2010, domine les ventes aux enchères des pierres les plus précieuses du monde. Mais il y a peu de chances qu’on l’aperçoive aux ventes printanières qui se tiendront à Genève les 13 et 14 mai prochain. «Dans les circonstances présentes, si j’étais lui, je ne viendrais pas», confie un Genevois qui le connaît.

Car cet homme discret, auteur d’une fortune météorique évaluée entre 4 et 8 milliards de dollars, est aujourd’hui dans le collimateur de la justice, en Suisse et aux Etats-Unis notamment. Le permis détenu par son groupe minier BSGR sur Simandou, le plus grand gisement de fer inexploré au monde, à l’est de la Guinée, vient de lui être retiré, les nouvelles autorités du pays lui reprochant des «pratiques de corruption». Il réfute ces accusations et promet de se battre jusqu’au bout pour garder ses concessions.

Au-delà des enquêtes judiciaires, Beny Steinmetz est devenu la cible la plus voyante de la croisade mondiale pour la moralisation des matières premières. Un combat épique, dans lequel s’affrontent deux systèmes de valeurs: transparence contre discrétion, politiquement correct contre réalisme endurci sur le terrain, grands groupes cotés en bourse et soumis aux normes anglo-saxonnes contre opérateurs privés, bien introduits dans les antichambres des présidences africaines.

Le Temps a enquêté durant trois mois pour percer les secrets de l’empire Steinmetz, interrogeant de nombreuses personnes qui l’ont fréquenté ou travaillé avec lui. Elles dépeignent un homme d’affaires redouté, à la tête d’un empire aussi insaisissable qu’efficace pour décrocher des contrats lucratifs dans les pays les plus chaotiques de la planète.

Dans son luxueux bureau d’avocat de Champel, Marc Bonnant garde les organigrammes complexes regroupant des intérêts dans le diamant, les mines, l’immobilier, sans oublier les yachts et les jets privés utilisés par le milliardaire. Autant d’actifs détenus par une fondation liechtensteinoise, Balda, dont il est un administrateur et Beny Steinmetz un «bénéficiaire» et «conseiller».

Dans les années 1990, Beny Steinmetz avait gagné, puis perdu beaucoup d’argent dans le fonds d’investissement russe Hermitage du banquier Edmond Safra, un autre client de Marc Bonnant. Il s’est vite remis de ce déboire: «Beny a une intelligence économique, mathématique, fulgurante, dit de lui Marc Bonnant. Il peut faire une multitude de choses à la fois, avec une totale concentration. Il comprend beaucoup plus vite que les autres. Mais il est la gentillesse même, sans aucune arrogance, aucun mépris, aucun snobisme.»

Une personne qui l’a côtoyé lors de négociations diamantaires à Genève se souvient d’un homme qui «sait planifier un deal pour qu’il réussisse», et aussi inexpressif qu’un joueur de poker. «Il est froid comme un glaçon, il sourit très rarement, il ne parle pas. On a l’impression qu’il a souffert dans sa chair et que cela l’a rendu dur, comme un diamant.»

L’homme ne s’est jamais épanché sur ses blessures personnelles – la mort prématurée de son frère aîné Eldad dans un accident de surf, l’anéantissement de la famille de son père dans l’Holocauste, ou un service militaire décrit comme «éprouvant» juste après la guerre du Kippour. Se plaindre n’est pas son genre. «C’est une personnalité assez extrême, et cela se traduit, je pense, dans sa manière de faire des affaires, explique un ancien ministre guinéen des Mines, Mahmoud Thiam, qui a traité avec lui dans le dossier Simandou. Il fait 2 à 3 heures de sport par jour. Il ne touche pas à une goutte de crème, de sauce, de graisse. Et quand il a une affaire en tête, il ne pense qu’à ça, avec lui il n’y a pas de répit.»

La première obsession de Beny Steinmetz, ce sont les diamants. Il n’est pas allé à l’université, et a tout appris, en Israël puis à Anvers, dans l’entreprise paternelle qui taillait les pierres brutes. Cet art met les nerfs à rude épreuve, surtout lorsqu’il s’agit de diamants volumineux: «On ne peut tout simplement pas faire d’erreur avec des pierres de cette rareté et de cette valeur», explique Beny Steinmetz dans un livre familial au tirage confidentiel, l’une des rares sources écrites sur sa saga. «Je tremble encore en pensant à une pierre qui a éclaté sur son tour [en raison de la pression subie lors du polissage]. A ce jour je ne sais pas pourquoi elle l’a fait. […] Il me restait les morceaux, mais pas la pierre. Un désastre.»

A la fin des années 1980, il est le premier à saisir l’intérêt de ces diamants d’exception pour les maisons de vente aux enchères comme Christie’s et Sotheby’s. Ils peuvent se vendre très cher – un diamant rose, l’ancien «Steinmetz Pink», est parti pour 83 millions de dollars chez Sotheby’s à l’automne 2013 –, et donnent accès aux clients les plus intéressants, sans les frais liés aux boutiques de joaillerie, puisque tout se passe dans des salons privés.

Beny Steinmetz domine vite ce segment de marché lucratif. L’entreprise familiale, qui a surmonté avec succès la bulle diamantaire des années 1981-1982, a plus de surface financière que ses concurrentes. «Il nous proposait plus de pierres importantes, se souvient François Curiel, le président de Christie’s en Asie. Ses prix étaient élevés, mais nous laissaient une marge suffisante. Avec Beny, quand on se tapait dans la main sur un deal, il était fait. Le contrat qui suivait était simple et classique, sans clauses compliquées.»

Le secret de sa réussite, c’est d’abord un accès privilégié aux plus grosses pierres de la De Beers, le géant sud-africain du diamant. Son président de l’époque, Nicky Oppenheimer, un ami, «s’est rendu compte que Beny était le plus futé, le plus ambitieux et le plus efficace de tous les diamantaires», commente un professionnel genevois qui le connaît.

Autre atout, sa connaissance de l’Afrique, qu’il sillonne depuis l’âge de 21 ans pour fournir l’entreprise familiale en diamants bruts. «Il a su avec qui jouer, comment mettre la main sur le diamant», explique une personne qui l’a connu à Anvers.

Pour réussir dans ce secteur, les contacts politiques sont déterminants. Des photos de son livre familial le montrent, souriant, en discussion avec le président sud-africain Thabo Mbeki ou l’Angolais José Eduardo Dos Santos. Le chaos des guerres civiles des années 1990 ne l’effraie pas. Il s’aventure en République démocratique du Congo, en Sierra Leone, dont il rachète en 2002 la principale mine de diamants pour 16 millions de dollars – elle vaut aujourd’hui des milliards.

Ses succès le propulsent dans un monde autrement plus vaste que le petit club fermé des diamantaires: celui des géants du cuivre, du cobalt, du fer. Grâce au décollage de la Chine, le début des années 2000 est une période d’expansion effrénée du secteur. Beny Steinmetz met la main sur Bateman, une entreprise d’ingénierie sud-africaine qui lui donne accès aux plus gros contrats miniers du continent.

En 2006, il lève 440 millions de livres sterling à Londres, selon le Financial Times . L’entregent bancaire, la capacité de conviction face aux comités de crédit des grands établissements est une autre de ses armes. «C’est le genre de type qui n’a pas peur d’emprunter 1 milliard en mettant seulement 150 millions de capital», commente un Genevois qui le connaît.

En République démocratique du Congo, il investit avec un autre diamantaire israélien, Dan Gertler, dans une mine de cuivre à ciel ouvert, KOV, que le groupe zougois Glencore rachètera en 2008 pour 452 millions de dollars. Par cette transaction, Beny Steinmetz apparaît sur le radar des ONG qui critiquent les contrats, jugés inégaux, entre groupes miniers et Etats africains qui vendent leurs concessions à vil prix pour rester à flot financièrement.

«Ces investisseurs amènent du cash et des compétences, et en échange ils ont accès à des ressources gigantesques, commente Chantal Peyer de l’ONG Pain pour le prochain, à Lausanne. Ces Etats ont besoin d’argent, mais les investisseurs internationaux se méfient d’eux. Dans le cas de KOV, Steinmetz et Gertler sont les seuls à prendre ce risque à ce moment-là. Ils fonctionnent autrement que les investisseurs traditionnels. Ils n’hésitent pas à jouer avec les limites, ils sont fidèles, et les élites africaines les défendent énormément.»

Mais Paul Collier, un universitaire anglais spécialisé dans les questions de développement, voit Beny Steinmetz comme «emblématique d’une catégorie d’acteurs profondément néfastes», parce que leur compétence essentielle est d’identifier, au sein des Etats africains, «qui prend quelle décision et qui peut être influencé».

Ces enjeux miniers atteignent leur paroxysme en Guinée, pays francophone de la côte atlantique de l’Afrique. Son ancien ministre des mines, Mahmoud Thiam, se souvient avoir «dormi et être allé aux toilettes avec deux pistolets» en 2009, au moment où il tentait de forcer le géant de l’aluminium russe Rusal à verser davantage de redevances au gouvernement. Le ministre avait commandé un audit payé par les Chinois, qui contestait les calculs de production de la société et lui a fait perdre 1 milliard de dollars lors de son entrée à la bourse de Hongkong.

C’est dans ce contexte que Beny Steinmetz va faire, fin 2008, l’acquisition des droits sur le gisement de fer de Simandou. Elégant, affable, Mahmoud Thiam explique, dans la somptueuse salle à manger du Georges V, un palace parisien, comment le diamantaire a emporté ce morceau de choix, l’actif plus précieux du pays.

«Le bonhomme a été récompensé pour trois choses, dit Mahmoud Thiam. Son culot d’abord. Il a osé demander cet actif à un moment où personne n’osait le faire, car Rio faisait peur à tout le monde.»

Rio, c’est le groupe australien Rio Tinto, l’un des quatre grands de l’oligopole mondial du fer. En 2008, il possède les droits sur Simandou mais tarde à exploiter le gisement. Beny Steinmetz s’engouffre dans la brèche. Il joue sur la frustration des Africains, qui «en ont marre des multinationales qui mettent les mines dans leur balance sheet , les «bookent», mais ne font rien sur le terrain», résume une personne qui a travaillé pour l’Israélien.

«Il nous disait: l’avantage, dans ma compagnie, c’est que c’est moi qui décide, ajoute Mahmoud Thiam. Je ne suis pas une multinationale, je n’ai pas 10 000 actionnaires et comités à satisfaire, je décide de ce qui est bon pour moi.»

Son triomphe survient en mars 2009 au Palais du peuple de Conakry, sévère bâtisse offerte à la Guinée par la Chine communiste. Commandant de la junte militaire au pouvoir à ce moment-là, le capitaine Dadis Camara a convoqué les patrons des groupes miniers étrangers afin qu’ils détaillent leurs plans pour la Guinée. Alors que d’autres bafouillent, Beny Steinmetz, selon Mahmoud Thiam, a un «discours très carré: il dit, en gros, nous sommes là pour travailler, nous allons développer cette mine». L’immense salle explose en applaudissements.

Au même moment, Rio Tinto accuse, en privé, Beny Steinmetz de lui avoir pris Simandou par la corruption. «Pour nous, il était celui qui nous avait volé notre concession», se souvient un ancien du groupe australien. «BSGR a débarqué en Guinée au moment où pas mal d’Australiens sont arrivés chez nous. Ils n’avaient pas la sensibilité, pas l’habitude d’aller s’asseoir et de boire le café avec des gens du gouvernement. On passait pour une compagnie arrogante, qui pensait tout savoir et croyait que la loi allait résoudre tous les problèmes.» Le groupe dépense beaucoup en études d’impacts environnementaux autour de Simandou – «On a compté les grenouilles dans les ruisseaux, même nous, ça nous faisait rigoler.» Ces efforts plaisent aux ONG, mais ne sont pas décisifs au sommet du pouvoir guinéen.

Beny Steinmetz, lui, mise sur le bon cheval. Dès 2006, les envoyés de son groupe ont noué des relations avec Mamadie Touré, «femme d’affaires» et quatrième épouse du président mourant de la Guinée, Lansana Conté. «Quand elle allait dans un ministère, les gens faisaient ce qu’elle disait car ils pensaient qu’elle parlait pour Conté. Elle avait de l’influence», commente Mahmoud Thiam. Son demi-frère était aussi l’un des cadres de BSGR en Guinée.

Le président Conté mort, Mamadie Touré s’installe aux Etats-Unis. Fin 2012, alors que le FBI s’intéresse aux conditions d’attribution de Simandou, elle produit des copies de contrats par lesquels BSGR s’engageait à la rémunérer comme «lobbyiste». Ces documents, ainsi que les conversations enregistrées par le FBI entre Mamadie Touré et un ancien agent de BSGR venu les détruire, sont la base des enquêtes visant le groupe en Guinée, aux Etats-Unis, et à Genève pour «corruption d’agent public étranger».

Selon un arrêt du Tribunal pénal fédéral du 13 décembre dernier, qui résume les griefs de la Guinée à l’encontre du groupe Steinmetz, Mamadie Touré «aurait reçu des promesses, des versements et des cadeaux de la part de sociétés du Groupe [BSGR] ou affiliées et/ou de leurs représentants, en contrepartie de son assistance dans l’obtention des droits» sur Simandou.

Beny Steinmetz et ses avocats ont érigé plusieurs lignes de défense contre ces accusations. Les contrats produits par Mamadie Touré seraient des faux. Elle ne serait ni un témoin fiable, ni l’épouse de feu le président Conté, seulement une sorte de confidente. Enfin, rémunérer des «agents» locaux est une pratique standard dans le monde minier.

Etonnamment, après des décennies de lutte anticorruption, la doctrine juridique demeure parfois flottante sur l’usage de ces intermédiaires, aussi appelés «lobbyistes». Les rémunérer pour pénétrer un marché est accepté. Mais «si l’on sait que l’on a affaire à un proche du pouvoir, cela doit allumer des signaux d’alarme chez l’entreprise contractante, souligne l’avocat genevois Benjamin Borsodi. Ce n’est pas en soi illégal, mais on doit redoubler de précautions. La frontière entre le lobbying autorisé et l’influence indue doit être clairement déterminée.»

En principe, un consultant doit avoir des connaissances particulières dans son domaine d’activité – ce n’était pas le cas de Mamadie Touré pour les mines –, toucher une rémunération proportionnelle à ses services et ne pas influencer abusivement les décisions étatiques. Rémunérer un proche du pouvoir sans documenter les services qu’il rend équivaut à de la corruption, a jugé le Cirdi, une cour arbitrale liée à la Banque mondiale, dans un arrêt d’octobre 2013.

Mais ce stade, aucune enquête n’a établi que BSGR aurait payé un fonctionnaire en Guinée – ce qui est la définition traditionnelle de la corruption. Et Beny Steinmetz, par la voix de son avocat Marc Bonnant, a offert «sa pleine coopération aux autorités helvétiques» dans l’enquête en cours. Pour l’instant, lors de ses deux auditions chez le juge, il est resté muet.

«Beny a une intelligence fulgurante. II comprend beaucoup plus vite queles autres»

«C’est le genre de type qui n’a pas peur d’emprunter 1 milliard en mettant seulement 150 millions de capital»

Rémunérer des «agents» locaux est une pratique standard dans le monde minier

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