matières premières

Steinmetz contre Soros, un festival de coups tordus

L’affaire Simandou tourne au duel de titans entre Beny Steinmetzet George Soros. Avec des méthodes pas toujours orthodoxes

Festival de coups tordus entre milliardaires

Même dans l’univers dur et secret des matières premières, il est rare de sentir une ambiance de paranoïa aussi palpable.

«Envoyez-moi un e-mail et je vous rappelle, je veux vérifier que vous êtes bien celui que vous dites»; «je ne veux pas parler sur un téléphone non crypté»: ces phrases reviennent en boucle dans l’affaire Simandou, où chaque partie se plaint d’être espionnée par l’autre.

D’un côté, le nouveau gouvernement guinéen du président Alpha Condé, qui a fait de la révision des contrats miniers son cheval de bataille. Il est soutenu par le milliardaire et philanthrope George Soros, 83 ans, dont les ONG ont accompagné le processus de réforme. George Soros a aussi présenté aux Guinéens le cabinet d’avocats international DLA Piper, qui a rédigé le premier rapport accusant le groupe minier de Beny Steinmetz, BSGR, d’avoir obtenu les droits sur le gisement de fer de Simandou par des méthodes de «corruption apparente».

Face à eux, Beny Steinmetz et son groupe disent affronter un «monstre» – le «système Soros» – déterminé à les détruire. «J’espère que cette inimitié n’est pas liée au fait que je suis Israélien», lâchait le diamantaire basé à Genève dans le quotidien français L’Opinion en octobre dernier.

Beny Steinmetz se revendique comme Israélien, sa femme est une sioniste convaincue et sa fondation soutient, aux côtés d’œuvres caritatives liées à l’éducation et à l’enfance, l’armée israélienne. George Soros, juif libéral de New York, est beaucoup plus critique, au point d’avoir été décrit comme un «détestateur» de l’Etat hébreu par la droite dure israélienne. «George se dit probablement que les juifs auraient dû se battre en Europe parce que c’est ce qu’il a fait», estime Bernard Kouchner, l’ancien ministre des Affaires étrangères français, qui a accompagné le financier lors de son premier voyage en Guinée.

En Israël, l’un des hommes clés du groupe Steinmetz, Asher Avidan, passe pour être un ancien du Shabak, le service de sécurité intérieure. Cette réputation contribue à expliquer pourquoi l’entreprise semble si redoutée pour sa capacité à se procurer des informations.

En avril 2013, dans un enregistrement réalisé par le FBI, un Français ayant travaillé pour le groupe Steinmetz, Frédéric Cilins, affirme qu’il possède une copie du rapport ultra-confidentiel de DLA Piper, destiné au gouvernement guinéen et décrivant les allégations de corruption contre BSGR. «C’est un truc qui fait 28 pages, dit cet intermédiaire. Personne ne sait qu’on a ça, parce qu’il a fallu payer pour avoir ça.» Qui a payé qui pour obtenir ce document? La question reste ouverte.

Dans son bas de fer avec les autorités guinéennes, le groupe Steinmetz a utilisé une agence de communication, FTI, qui devait disséminer des informations compromettantes pour le président Alpha Condé.

En 2012, FTI a rompu ses relations avec le groupe. Une procédure judiciaire engagée par BSGR a ensuite fait surgir des extraits d’e-mails internes montrant qu’un dirigeant de FTI, Mark Malloch-Brown, proche de George Soros, avait décrit Beny Steinmetz et sa société comme «corrompus». BSGR aurait reçu copie de cette correspondance par des cadres de l’agence qui voulaient continuer à travailler avec lui, selon la lettre d’information Africa Confidential .

On ignore, en revanche, qui a transmis au Canard enchaîné une note attribuée à la DGSE, qui accusait le groupe Steinmetz de vouloir déstabiliser la Guinée. De façon inhabituelle, le service de renseignement français a certifié par écrit qu’il n’en était pas l’auteur. «C’est un document totalement bidonné», tempête Richard Malka, un avocat parisien de Beny Steinmetz, qui a déposé plainte contre le Canard .

«Ils ont très mal joué»

Autre coup tordu, l’enregistrement, réalisé en cachette fin 2012, d’une conversation entre l’ancien ministre guinéen des Mines, Mahmoud Thiam, et un intermédiaire bien introduit dans les cercles miniers africains, Samuel Mebiane.

Personne n’a revendiqué être l’auteur de cet enregistrement, qui a été publié par Mediapart . Mais il témoigne de l’imbrication de l’industrie minière avec les élites politiques africaines. «La plupart des ministres des Mines, Tchad, Niger, ce sont des grands frères, dit Samuel Mebiane. Des compagnies comme les nôtres ont toujours des ramifications politiques.» Mahmoud Thiam explique quant à lui qu’il se méfie des fonctionnaires guinéens, qui peuvent bloquer l’attribution d’un permis minier si on les paie «à coups de 10 000 dollars par-ci, 20 000 dollars par-là».

Dans cette conversation, Samuel Mebiane explique comment le groupe BSGR a perdu le contrôle de celle qu’il appelle sa «lobbyiste», Mamadie Touré, quatrième femme du président Lansana Conté. «Ils ont très mal joué avec la dame», dit-il, lui garantissant d’abord 5% des bénéfices de Simandou, puis l’incitant à y renoncer contre la promesse de lui verser 5 millions de dollars. «Aujourd’hui, elle est au fond du gouffre. Elle est déstabilisée. Il faut qu’ils régularisent sa situation, parce que sinon Alpha [Condé] va le faire à leur place, ça, je sais de quoi je parle. Il a envoyé pas mal d’émissaires vers elle.»

Quatre mois plus tard, Frédéric Cilins, l’ancien agent de BSGR en Guinée, se ruait en Floride pour persuader Mamadie Touré de détruire les contrats la liant au groupe Steinmetz. Il ignorait que la jeune femme s’était déjà tournée vers le FBI, qui écoutait leurs conversations.

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