Scandale social

En Argentine, les grandes marques sportives accusées d’exploiter des immigrés

Le Mondial de foot au Brésil voisin rend encore plus brûlant le sujet de l’exploitation de travailleurs dans les ateliers sous-traitants des géants du sport

En Argentine, les tristes ateliers du sport

Scandale social A l’heure du Mondial de foot au Brésil, les grandes marques sportives sont accusées d’exploiter la main-d’œuvre

Le gouvernement de Cristina Kirchner nie l’évidence

Difficile de croire qu’un atelier minuscule, humide et sans fenêtre où vivent et travaillent une vingtaine de couturiers à Buenos Aires soit un maillon de la chaîne de production d’une grande marque comme Zara, Le coq sportif, Puma ou Adidas. C’est pourtant le cas. Six Boliviens enfermés dans un atelier clandestin où ils cousaient des vêtements treize heures par jour ont encore été libérés, la semaine dernière, par la police argentine, qui a dû endormir le rottweiler qui gardait l’entrée pour les empêcher de s’échapper. Leur salaire? Entre 100 et 300 euros par mois…

Selon des études crédibles, 78% de l’industrie textile est, dans ce pays, basée sur l’exploitation des immigrés (dont des mineurs), cloîtrés dans les quelque 4000 ateliers clandestins de sa capitale.

L’accusation ne vient pas de n’importe qui. En première ligne: le pape François (autrefois cardinal de Buenos Aires) et l’organisation non gouvernementale (ONG) La Alameda. Cette organisation a constitué une petite armée d’anciennes victimes qui s’emploient désormais à infiltrer les ateliers avec des caméras cachées. Les petites mains derrière les grandes marques sont bien souvent boliviennes, issues du trafic d’êtres humains entre la Bolivie, l’un des pays les plus pauvres d’Amérique latine, et l’Argentine, classée comme pays «très développé».

«L’Europe fabrique ses vêtements en Asie du Sud-Est, mais cette région n’a pas le monopole de l’exploitation. Les Etats-Unis se servent au Mexique et en Amérique centrale, et le reste de l’Amérique latine a ses propres ateliers clandestins sur place, à côté des magasins», explique Ariel Lieutier, ancien sous-secrétaire au Travail.

Afin d’alimenter le marché argentin et d’autres pays latins, les marques ont bien des usines officielles, mais, selon l’ONG, celles-ci font office d’écran. Leur capacité de production étant limitée, elles sous-traitent la grande majorité des vêtements à une multitude d’ateliers clandestins éparpillés, donc très difficiles à localiser.

Du côté des firmes mises en accusation, le silence règne. Chez Zara, numéro deux mondial de l’habillement et fleuron du groupe espagnol Inditex, le directeur de la communication, Raul Estradera, explique que tous les marchés de l’hémisphère Sud, c’est-à-dire d’Amérique du Sud mais aussi d’Australie et d’Afrique du Sud, sont approvisionnés par la production réalisée en Argentine et au Brésil, à parts égales. Sans plus de commentaires. Idem pour la présidente argentine, Cristina Kirchner, de centre gauche, et pour Mauricio Macri, le maire de Buenos Aires, leader de la droite. Tous deux nient l’ampleur de la situation. Et pour cause: fidèle à sa réputation populiste de centre gauche, le gouvernement péroniste de Mme Kirchner a impulsé un fort protectionnisme et interdit la plupart des importations afin de relancer l’économie nationale. Cette politique, entamée sous l’ère de feu Nestor Kirchner, président de 2003 à 2007, répondait à la vague de privatisations et à la dérégulation des années 90.

En apparence, la substitution des importations dans le secteur textile est un succès car il enregistre une croissance de 169% depuis la «kirchnérisation» de l’économie (2003). Un fabricant comme Le coq sportif, par exemple, se voit obligé de gérer sa production en local à travers son partenaire argentin Distrinando.

Même Mauricio Macri, candidat de l’opposition aux élections de 2015 et meilleur ennemi des politiques économiques actuelles, qu’il qualifie de «stalinistes», se réjouit. Selon lui, «l’industrie de la mode est la principale source de travail de la capitale avec 54 643 emplois et la deuxième du pays avec 163 781 postes». Sauf que, en la matière, son objectivité est toute relative. La belle-famille du maire est en effet sur le banc des accusés, aux côtés des 114 marques assignées en justice par l’ONG La Alameda dans un procès en cours.

Les grandes marques savent-elles que leurs usines ne remplissent qu’une petite partie du contrat, sous-traitant le reste à des ateliers clandestins? Adidas assure «avoir connaissance de l’exploitation d’immigrés dans le secteur textile en Argentine». Et pourtant, le groupe allemand continue à travailler avec Sport Tech, une usine directement incriminée. Or la loi argentine N°12.713 est claire: le fabricant et les intermédiaires sont solidairement responsables des conditions de travail des ateliers clandestins.

Zara ne compte prendre aucune mesure malgré sa récente condamnation au Brésil et le procès en cours en Argentine. L’entreprise continue d’exprimer sa «surprise» et de nier les 25 000 couturiers exploités à Buenos Aires.

Un autre facteur est l’aspect familial du business du textile. Juan raconte ainsi comment l’usine travaillant avec Zara l’a poussé à exploiter sa femme et ses amies en ouvrant un atelier dans le bidonville. Enfin, le danger à dénoncer l’existence d’un atelier est important: la police surveillerait les livraisons entre les bidonvilles et les usines contre des pots-de-vin.

Pour Gustavo Vera, le président de La Alameda, le problème est structurel: «Pour chaque vêtement qui se vend 100 pesos dans une boutique, seuls 5% sont investis dans la confection. Tant que les bénéfices ne se répartiront pas d’une manière plus équitable, l’industrie de la mode restera la honte et le symbole de l’esclavage moderne en Argentine.»

Les grandes marques savent-elles que leurs usines sous-traitent la production à des ateliers clandestins?

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