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Les travailleurs précaires, indispensables au CERN

La recherche au CERN fonctionne avec du personnel dont une partie survit avec de bas salaires et des contrats temporaires. Les fonctionnaires déplorent de leur côté une baisse des effectifs

Les travailleurs précaires, indispensables au CERN

Emploi La recherche au CERN fonctionne avec du personnel dont une partie survit avec de bas salaires et des contrats temporaires

Les fonctionnaires déplorent de leur côté une baisse des effectifs

Il est physicien et travaille depuis une dizaine d’années sur des expériences de pointe menées par l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN). Mais, par rapport à ses collègues européens, fonctionnaires de l’institution ou chercheurs associés issus de pays «riches», son salaire et ses conditions d’emploi se révèlent d’un tout autre ordre.

Vassily*, qui vit en Suisse, reçoit 5160 francs par mois au titre d’une subvention allouée par le CERN. Il en touchait 1000 de moins à ses débuts en tant que célibataire. Ce Russe travaille sur la base de contrats renouvelés chaque année par différents instituts étrangers, participant à la modélisation d’expériences et la maintenance de bases de données. Il ne bénéficie d’aucune couverture sociale, excepté l’accès à une assurance accident du CERN.

Homme jovial, mais chez qui l’on sent un mélange de fatalisme et de frustration, Vassily appartient au monde des utilisateurs, ou users en langage CERN. Leur nombre s’élève actuellement à 11 000, contre 6300 en 2001. A la différence des employés du CERN, soit quelque 2500 personnes en 2013, les utilisateurs sont employés par des instituts ou des universités. Mais certains de ces organismes ne payent aucun salaire. C’est le cas pour Vassily, qui précise seulement recevoir parfois des divers instituts avec qui il travaille des biens en nature, par exemple du matériel informatique. Son salaire n’est constitué que d’une subvention (voir plus bas) allouée par le CERN. «Mon contrat, le CERN ne s’en préoccupe pas, dit-il, je suis comme un expert indépendant.» Et de citer le cas de collègues russes dotés de doctorats, qui émargent au même système depuis vingt ans.

Ce diplômé en physique – qui a débuté sa carrière dans un institut russe – estime le nombre de ces prolétaires de la physique nucléaire à 300 environ. Ce chiffre correspond-il à la réalité? «Il ne nous est pas possible de répondre à cette question car le CERN ne verse pas de salaires aux utilisateurs», indique le service de communication de l’organisation internationale. Et de poursuivre: «Nous exigeons de l’institut et de l’utilisateur concernés qu’ils signent une déclaration attestant que l’institut d’origine leur assure un appui financier et une couverture sociale […]. En cas de doute, le CERN ne manque pas de leur rappeler leurs obligations et, le cas échéant, prend les mesures appropriées.»

Des chercheurs internationaux de tous bords travaillent donc main dans la main au CERN, mais avec des conditions salariales et sociales qui peuvent varier du simple au double. «Dans certaines équipes de l’administration du CERN, cette situation provoque des tensions», confie une ancienne fonctionnaire au sujet d’employés temporaires. Elle estime que «le CERN se préoccupe d’éthique dans le travail, mais que la situation réelle des utilisateurs est très difficile à contrôler et que l’institution n’y peut rien». Elle évoque en même temps des personnes «appréciées, qui travaillent à construire, réparer, exploiter, mais sans garantie d’emploi et payées de façon précaire».

Pour accéder au territoire du CERN, les utilisateurs doivent prouver qu’ils bénéficient effectivement d’un contrat de travail avec un institut. Ils certifient aussi disposer d’une couverture maladie et accident. Mais les preuves apportées ne correspondent pas toujours à la réalité ou sont sans valeur, comme par exemple une assurance maladie russe qui ne donne droit à rien. «Le CERN défère ses responsabilités aux instituts. C’est le chaos en termes de gestion des ressources humaines, ils sont dépassés», juge un membre de la famille de Vassily, qui se souvient que, durant ses premières années en Suisse, la famille a vécu sans assurance maladie.

Cette personne explique par ailleurs la peine qu’ont les chercheurs russes notamment à évoquer leur situation. «Ils ont horreur du social, des syndicats. Pour eux, leur situation est honteuse, alors que de mon point de vue, elle est précaire. Ils voient leur accès au CERN comme une chance. C’est le cas pour des jeunes qui viennent de Russie, de Biélorussie ou d’Ukraine. Ils ont là une chance de quitter leur pays pour rejoindre une sorte de mythe, quitte à passer quelques années difficiles.»

Que penser de ces salaires? «C’est révoltant», estime Ibrahim Diallo, représentant syndical chez Unia Genève, qui a travaillé plusieurs années comme mécanicien dans une entreprise mandataire du CERN. Pour lui, ces problèmes sont liés au fait que le CERN constitue un territoire spécial. «Il y a une certaine opacité», dit-il. Le syndicaliste explique que les travaux réalisés par ces physiciens, ingénieurs, techniciens, ont lieu dans des bâtiments, parfois souterrains, sur des expériences qui peuvent fonctionner 24h/24.

Président de l’association des employés du CERN, Michel Goossens connaît bien la situation de ces Russes, mais insiste avant tout sur la baisse du nombre de fonctionnaires et de contrats stables (de 3800 en 1979 à 2500 aujour­d’hui). Il regrette un recours croissant à des boursiers, dont «le nombre a explosé» et qui s’élève aujourd’hui à 500. «Le CERN utilise toute la flexibilité possible pour tourner correctement et profite de cette volonté des gens d’accepter ces conditions», estime-t-il. L’organisation souligne que «les utilisateurs ne travaillent pas pour le CERN mais participent aux activités scientifiques du CERN pour le compte de leur institut d’origine».

Le représentant des employés de l’organisation évoque des usagers issus du Pakistan ou de l’ancienne URSS, payés à moindre frais par leur institut. «Je connais des utilisateurs qui sont contents de ce qu’ils ont», relativise-t-il. Avant de résumer la situation par un questions-réponses: «Ce système est-il éthique? Certainement pas. Est-ce de bonne guerre de la part du CERN? Oui. L’institution pourrait-elle procéder à plus de contrôles? Probablement.»

* Le prénom de la personne a été modifié.

«Le CERN utilise toute la flexibilité possible pour tourner correctement»

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