Matières premières

Dick Marty: «La Suisse est assise sur un paquet de dynamite»

La Déclaration de Berne a annoncé lundi la création d’une autorité fédérale fictive pour réguler le secteur des matières premières, à l’image de ce que la Finma est au secteur financier. Dick Marty en est l’un des parrains

«Concrète», «visionnaire» mais pour l’heure fictive.

La nouvelle autorité de régulation qui a vu le jour lundi possède certes un logo – identique à celui de la Finma, le gendarme des marchés financiers –, un site Internet, une vidéo de présentation aux accents hollywoodiens et un mandat. Mais pour l’heure, la Rohma (pour «Rohstoffmarktaufsicht Schweiz», ou «Autorité de surveillance des marchés de matières premières») n’existe que dans les cahiers de la Déclaration de Berne (DB).

L’ONG soutient que le gouvernement «minimise l’ampleur des problèmes» liée à l’importance du secteur des matières premières en Suisse. Et ce, malgré le rapport de base du Conseil fédéral publié en mars 2013 sur la question. Berne, affirme la DB, doit «prendre des mesures concrètes allant bien au-delà des recommandations lénifiantes émises par le Conseil fédéral» dans ce rapport.

En ligne de mire, ce que l’ONG appelle la «malédiction des ressources», soit le fait que les pays riches en ressources naturelles et leur population ne profitent pas (ou peu) des revenus générés par ces activités. Les causes varient d’un pays à l’autre, mais la DB évoque «la corruption endémique, des inégalités croissantes et des conflits armés». Les sociétés suisses – plus de 500 parmi lesquelles Glencore, Trafigura ou Vitol – contrôlent 20% du marché mondial des matières premières, ce qui en fait la première place de négoce au monde, rappelle la Déclaration de Berne.

Entretien avec Dick Marty, ancien conseiller aux Etats (PLR/TI) et membre du conseil d’administration symbolique de la Rohma.

Le Temps: Quel est le but de cette autorité fictive?

Dick Marty: Il s’agit surtout d’une provocation nécessaire. J’ai la crainte que les politiciens suisses ne fassent que courir après les problèmes et n’anticipent pas assez ceux qui pourraient leur tomber dessus. Durant mon expérience politique, j’ai vécu l’affaire des fonds en déshérence, le grounding de Swissair, la fin du secret bancaire, etc. A chaque fois, la Suisse a dû agir en pompier et éteindre des feux qui s’étaient déjà déclarés. Sur le secret bancaire, je disais déjà comme jeune procureur qu’il fallait faire attention aux milliards qui entraient en Suisse, car cet argent n’était pas toujours propre. On m’accusait à l’époque d’être un «traître à la patrie». Avec le recul, c’est assez lamentable de voir comment, pendant des décennies, on a été incapables de voir arriver les problèmes et d’anticiper ces dégâts.

– Le tremblement de terre causé par la fin du secret bancaire pourrait-il se produire avec le secteur des matières premières?

– Avec ce secteur, la Suisse est assise sur un paquet de dynamite. Alors certes, il peut ne rien se produire pendant quelques années, mais si ça finit par sauter… Qui pensait que plus de 130 banques suisses allaient devoir un jour livrer des informations aux Etats-Unis? Au-delà des conséquences financières que l’on peut imaginer, il y a un risque réputationnel énorme.

– Pour l’heure, le Conseil fédéral affirme que l’autorégulation est suffisante…

– Cela me fait sourire… Dans ce pays, nous régulons tout dans les moindres détails. Mais sur les matières premières, nous faisons confiance à l’autorégulation alors que nous figurons parmi les places mondiales les plus actives dans ce secteur…

– Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas encore créé une telle autorité?

– Principalement parce que l’on a peur que ces géants quittent le pays. Mais si les entreprises sérieuses pratiquent déjà l’autorégulation, ce ne seront que les voyous qui seront dérangés. Et si ces derniers veulent quitter la Suisse, tant mieux. La Suisse offre d’autres atouts (stabilité, logistique, etc.) sur lesquels nous devons miser.

– Certains avancent que les problèmes de corruption dans les pays d’extraction (Afrique, Amérique latine) sont la vraie cause de ces problèmes et qu’une régulation en Suisse n’y changerait rien…

– Mais c’est la non-régulation qui alimente justement cette corruption. Il faut s’y mettre. D’autant que la réputation devient toujours plus importante pour les entreprises. Une société qui respecte des critères éthiques (environnements, droits de l’homme) ne jouit plus seulement d’une satisfaction morale, mais aussi économique. Bon nombre d’acteurs choisissent de plus en plus de s’adresser à des sociétés éthiquement responsables. Plus globalement, le contrôle de ce secteur peut contribuer de façon importante à résoudre les problèmes structurels entre le Nord et le Sud.

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