Politique monétaire

«Avec 100% de notre bilan en or, il n’y aurait plus de dividendes pour les cantons»

Jean-Pierre Danthine, vice-président de la direction générale de la Banque nationale suisse, estime que l’initiative «Sauvez l’or de la Suisse» paralyserait la capacité d’action de l’institut en matière de politique monétaire

La Banque nationale suisse (BNS) n’a pas pour habitude de s’exprimer sur des questions d’ordre politique. Dans le cas de l’initiative «Sauvez l’or de la Suisse», elle a décidé de faire une exception, car le texte en votation le 30 novembre concerne très directement la Banque nationale. Le texte exige que la BNS stoppe ses ventes d’or, qu’elle ramène en Suisse tout le métal jaune stocké à l’étranger et qu’elle constitue des réserves d’or pour au moins 20% de ses actifs. D’après les initiants, conserver un tel socle dans les coffres de la BNS, – actuellement à 1040 tonnes d’or – est indispensable pour garantir la stabilité du franc suisse.

«Ne pas prendre position sur une proposition qui constitue une entrave aussi grande à l’accomplissement de ses tâches serait irresponsable de la part de la BNS», écrit l’institut sur son site. Entretien avec Jean-Pierre Danthine, vice-président de la direction générale de la BNS.

Le Temps: Comprenez-vous le côté émotionnel de cette initiative, cet attachement qu’une partie de la population a à l’or?

Jean-Pierre Danthine: Il y a sans doute un peu de nostalgie. Mais il faut dissiper un malentendu: on ne vote pas sur le retour à l’étalon-or. On ne reviendra pas aux temps anciens où l’or était derrière chaque billet. L’or n’a plus de rôle monétaire. C’est donc un actif comme un autre dont la particularité est d’être contre-cyclique. Lorsque les temps sont troublés, comme c’est le cas depuis une quinzaine d’années, on se tourne vers les valeurs refuges. L’or en est une, le franc suisse aussi. Cela explique pourquoi nous avons relativement beaucoup d’or dans notre bilan, 1040 tonnes, soit environ 8% de notre bilan actuel ou 20% de notre bilan d’avant la crise.

– L’initiative veut contraindre la BNS à détenir 20% en permanence. Quelles conséquences cela aurait-il pour votre politique monétaire?

– Il y a une méprise complète sur ce qu’est l’initiative. Elle remet fondamentalement en question le cadre institutionnel dans lequel la BNS travaille. C’est le mécanisme proposé qui est dangereux. Comme je l’ai dit, avant la crise, la BNS avait plus de 20% d’or. Ce seuil ne serait donc pas déraisonnable si notre bilan était statique. Mais ce n’est pas le cas. Le bilan de la BNS n’est pas fixe. Il est variable et lié à la politique monétaire. Lorsque les circonstances l’exigent, nous devons prendre des mesures de politique monétaire qui font croître le bilan. Selon l’initiative, la BNS devrait acheter de l’or dans ces circonstances-là, ce qui restreindrait fortement son action. Avec une telle contrainte, certaines mesures ne seraient tout simplement plus possibles ou plus crédibles, par exemple d’annoncer l’instauration d’un taux plancher franc/euro.

– L’initiative exige que cet or soit inaliénable. En quoi serait-ce dramatique?

– Comme je l’ai dit, c’est le mécanisme qui est dangereux. La quantité d’or augmenterait chaque fois que notre bilan gonflerait mais elle ne pourrait plus être réduite dans le cas contraire. La part d’or ne pourrait qu’augmenter, à la limite il n’y aurait plus que de l’or dans le bilan de la BNS. Et l’or que l’on ne peut pas revendre ne rapporte rien. Cela signifie que la BNS n’aurait plus de revenus, notamment pour distribuer aux cantons et à la Confédération la part de bénéfices qu’il leur revient en temps ordinaire. Je précise que, à l’heure actuelle, nous n’avons aucune intention de vendre de l’or. C’est donc la combinaison de l’exigence de détenir 20% d’or avec l’impossibilité de le vendre qui porte gravement atteinte à notre capacité de remplir notre mandat.

– Le point de départ de l’initiative est la vente de 1300 tonnes d’or au tournant du siècle, à un moment où les prix étaient bas. Etait-ce alors une erreur?

– Si vous observez le cours réel de l’or dans l’histoire, il est toujours resté relativement plat. Il y a eu une première pointe à partir des années 70, puis une forte diminution et une deuxième pointe depuis l’an 2000. On peut toujours regretter après coup de ne pas avoir vendu au plus haut prix. Mais je rappelle que c’est le contexte politique de l’époque qui a conduit à la vente de cet or. Ce n’était pas une action isolée ou secrète de la BNS, comme c’est parfois suggéré. Il y avait un large consensus politique. Comme la valeur de l’or avait beaucoup augmenté, on disait qu’il fallait que le peuple en profite. On a vendu ces 1300 tonnes et le bénéfice a été mis à la disposition des Cantons et de la Confédération.

– Ces 1300 tonnes provenaient-elles des stocks que la BNS avait aux Etats-Unis?

– Comme nous l’avons dit, en effet une partie de l’or vendu venait de nos stocks aux Etats-Unis.

– La BNS n’a plus d’or aux Etats-Unis, mais 30% des réserves se trouvent en Angleterre et au Canada. Pourquoi?

– C’est une question de diversification et c’est le résultat de l’analyse de l’ensemble des risques financiers, économiques, politiques, géologiques. Cela inclut aussi bien les menaces terroristes que les tremblements de terre ou la sécurité des barrages. Nous avons toujours assuré que la majorité devait être stockée en Suisse, mais nous pensons qu’une part minoritaire mais néanmoins significative peut se trouver à l’étranger dans les places où l’or peut être facilement négociable.

– Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement, a déclaré dans nos colonnes: «Le Canada n’est pas un pays aussi tranquille qu’on le croit souvent en Europe. Il est un carrefour de nombreuses mafias et organisations terroristes.» Le Canada est-il si sûr que cela?

– Nous n’avons aucune raison de douter que notre or est en lieu sûr et nous avons la garantie que notre réserve d’or entreposée à l’étranger est utilisable en cas de besoin. La Suisse n’est pas non plus complètement immunisée contre tout risque.

– Le cours de l’or est plus bas qu’il y a deux ou trois ans. Indépendamment de l’initiative, est-il envisageable pour la BNS d’acheter à nouveau de l’or et de rehausser graduellement sa part à environ 15 à 20% de ses actifs, comme cela était le cas avant la crise financière?

– Ce scénario est probable dans la mesure où, sur le long terme, nous ne garderons sans doute pas un bilan aussi grand que celui d’aujourd’hui, qui est un bilan de crise. En fonction des possibilités offertes par la politique monétaire, nous devrions nous diriger vers un bilan plus petit à l’avenir. Et comme nous n’avons pas l’intention de vendre de l’or, cela veut dire que la part de ce métal précieux dans notre bilan, naturellement, augmenterait à terme.

– Quel serait l’élément déclencheur qui pourrait conduire à une telle réduction du bilan de la BNS? Le comité de l’initiative argumente par exemple que le taux de change du franc s’est stabilisé par lui-même face à l’euro et que la situation de crise qui prévalait en 2009 n’est plus la même actuellement. Faudrait-il déjà commencer maintenant à le réduire?

– Nous estimons que diminuer la taille de notre bilan n’est pas opportun actuellement. Pour faire cela, il faudrait racheter du franc suisse, ce qui reviendrait à exercer une pression à la hausse sur la monnaie helvétique. Ça irait à l’encontre du but que nous poursuivons, qui est d’empêcher que le franc suisse s’apprécie et de maintenir la stabilité des prix. Nous pourrons envisager de diminuer notre bilan lorsque les circonstances macroéconomiques et les exigences de la politique monétaire nous autoriseront à revendre à nouveau des devises et à racheter des francs. Mais je répète qu’un tel scénario n’est pas imminent.

– L’obligation prévue par l’initiative de rehausser les réserves d’or à 20% aurait-elle un impact sur la distribution des bénéfices aux cantons et à la Confédération?

– Il y a bien sûr un lien entre ces deux éléments. La perte que nous avons subie en 2013 est exclusivement due à la baisse du cours de l’or alors que nous avons gagné de l’argent sur toutes nos autres positions. Si nous avions davantage d’or dans notre bilan, ces fluctuations accroîtraient encore la volatilité de nos placements. Il faut rappeler que l’or est un actif très volatil. Cela conduirait à une insécurité encore plus grande quant à la capacité de la banque nationale de verser des dividendes et d’effectuer les distributions aux cantons et à la Confédération. Si la part de l’or au sein du bilan devenait très élevée, cette capacité serait amputée de manière permanente. A l’extrême, avec 100% de notre bilan en or, il n’y aurait de toute façon plus de dividendes.

– A supposer que l’initiative soit acceptée le 30 novembre, quel délai auriez-vous à votre disposition pour porter la part des avoirs en or d’environ 8% actuellement à 20%?

– Les dispositions transitoires de l’initiative prévoient un délai de 5 ans pour son application. Nous aurions deux options pour y parvenir: acheter de l’or ou diminuer la taille du bilan. Cette exigence ne pourrait pas être satisfaite en quelques mois! Même en prenant son temps, l’acceptation de l’initiative représenterait une aubaine pour tous les spéculateurs qui misent sur une hausse du cours de l’or.

– Le comité de l’initiative juge inapproprié que trois personnes – les membres de la direction de la BNS – aient seules la compétence de décider de vendre des actifs ou d’imprimer de la monnaie pour stabiliser le franc, des décisions qui sont très importantes. Qu’en pensez-vous?

– Avec cette argumentation, les initiants sortent du bois. Ils avouent que ce n’est pas tellement l’or de la BNS qui compte, mais son cadre institutionnel. Or, le modèle actuel est le résultat d’un processus démocratique, et il a fait ses preuves, à savoir une banque centrale indépendante qui mène une politique monétaire visant à préserver la stabilité des prix en tenant compte de la conjoncture selon le mandat légal qui lui est attribué. Ce modèle a été adopté par les banques centrales de la plupart des pays. L’indépendance de la banque centrale est vue comme un mécanisme déterminant pour éviter les conflits d’intérêts. Ce mode d’organisation a donné les meilleurs résultats. Considérez par exemple la baisse des taux d’inflation dans tous les pays industrialisés depuis les années 1970. Regardez la performance de l’économie suisse. La stabilité des prix n’a jamais été aussi bien préservée dans notre pays qu’au cours des vingt dernières années tout en permettant à l’économie de se développer comme elle ne l’a que rarement fait auparavant.

– En matière d’allocation d’actifs, la BNS prévoit-elle de diversifier davantage ses placements à l’avenir, afin de réduire sa dépendance envers l’euro et le dollar?

– La politique de la BNS en matière d’allocation d’actifs est réexaminée chaque année par la Direction générale. La part des différentes monnaies et actifs est réévaluée de manière continue. La part des monnaies ne peut toutefois pas changer du jour au lendemain. Le dollar reste la monnaie de réserve internationale et le moyen de paiement le plus utilisé à travers le globe. L’euro est la devise de nos principaux partenaires commerciaux. Le renminbi n’est pas négociable et ne deviendra pas entièrement convertible du jour au lendemain. La taille de notre bilan fait que notre volonté de diversifier se heurte à des restrictions. Certains marchés sont simplement trop petits pour nous. Nous sommes aussi diversifiés qu’il est possible de l’être compte tenu de ces diverses contraintes et nous continuons de regarder toutes les opportunités pour l’être encore davantage à l’avenir.

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